Aujourd’hui, c’était une journée pleine de promesses. Déjà, parce que j’avais de l’asphalte à l’horizon. Rien que ça, c’était un upgrade monumental comparé à la veille. Je suis parti à 4h10, depuis un hôtel collé sur l’aéroport d’Ottawa, direction Deep River. Distance prévue : 203 km. Distance faite : 203 km. C’est assez rare pour être souligné — des fois, y’a des trucs qui vont bien.
L’hôtel en question, c’était dans un espèce de no man’s land de centres d’achats. Le genre d’endroit invivable aux heures de pointe, comme j’en ai fait l’expérience douloureuse hier. Mais à 4h du matin, c’est un autre monde. Les rues larges, désertes, bien éclairées, du bel asphalte qui glisse sous les pneus. Franchement, il n’y a que du bon à faire du vélo dans un centre d’achats mort.
Mais bon, le plaisir a été bref. J’ai vite découvert un petit détail technique qui allait me coûter cher : tous mes itinéraires préparés sur Google Maps, avec les petits points blancs pour éviter la cochonnerie (chemins de garnotte, routes trop passantes, ou simples embuscades cyclables), ne fonctionnent pas sur téléphone. En les ouvrant, Google annule tous les ajustements et me balance un itinéraire brut, du genre « va tout droit dans la poussière de roche ». Ce qui est, à ce stade, ma plus grande phobie existentielle.
Évidemment, je me suis retrouvé exactement là où il ne fallait pas. Heureusement, j’ai pu me tourner vers RideWithGPS, qui m’a sauvé la mise avec un détour un peu plus civilisé, même s’il m’a coûté un bon 7 ou 8 km. Garnotte quand même, mais une garnotte charmante, à travers un parc où les oiseaux faisaient couic-couic pendant le lever du soleil. C’était presque poétique.

Ensuite, j’ai traversé un enfilade de banlieues d’Ottawa de plus en plus éloignées. Jolies, propres, mais complètement interchangeables. Honnêtement, si on m’avait dit que j’étais encore au Québec, j’aurais cru sur parole.
Premier arrêt notable : Armprior. 70 kilomètres plus tard. Ville dont je n’avais jamais entendu parler, mais qui restera dans mon cœur comme le lieu de mon deuxième déjeuner (un Tim Hortons bien mérité), dégusté sous le regard scrutateur d’une mouette perchée sur son poteau, prête à bondir sur la moindre miette. Je mangeais sur la table à pique-nique d’un casse-croûte fermé, alors j’imagine que les mouettes ont développé des habitudes alimentaires là-bas.

C’est aussi à partir de là que j’ai rejoint la route qui longe la rivière des Outaouais. Absolument splendide. Bon, après l’enfer de la veille, n’importe quoi aurait pu passer pour paradisiaque, mais là, c’était vraiment magnifique. Puis sont venus… les champs. Des champs, des champs, et devine quoi ? Encore des champs. Tellement de champs que je commençais à douter qu’il y ait une fin à tout ça.

Mais si, il y avait une fin : la ville de Pembroke. Une ville... franchement moche. Genre Hawkesbury, version Ontario. Y’a du sable partout, mais pas une plage à l’horizon. Le genre de ville où on dirait qu’ils ont mis du sable en hiver et décidé de le garder comme élément de décor. Sable sur le trottoir, sur l’asphalte… ambiance fin du monde poussiéreuse.
Après ça, route sans âme jusqu’à Petawawa. Une base militaire avec une ville greffée à côté. Le genre d’endroit où, si Ottawa est attaquée, on envoie direct un texto à Petawawa pour dire « Venez nous sauver ». Sinon, rien de notable. Sauf… la Route 17.
Ah, la 17. Ma nouvelle ennemie. 90 km/h, zéro accotement sauf une mini bande de 6 pouces... avec des bosses anti-somnolence dessus. Tu veux pas rouler là-dessus. Donc tu roules dans la voie. Et là, t’as les camions qui passent. Frisson de survie. J’en ai fait 30 km aujourd’hui. Il m’en reste 350. Priez pour moi.
Mais bon, ce chemin d’apocalypse m’a mené à Chalk River. Une « ville » qui est plus une pancarte qu’un vrai endroit, mais qui a tout de même le mérite d’avoir le plus gros centre de recherche nucléaire du Canada. Ouais. Dans ce coin-là où il n'y a rien qu’a été construit le premier réacteur nucléaire non-américain au monde. Juste en amont d’Ottawa. Bien pensé, non ? Si jamais y’a une fuite, au moins c’est la capitale qui boit la soupe radioactive. Au moins, le gaz n'est pas chers.

Les fondateurs étaient tellement confiants dans leur création qu’ils ont construit Deep River à 6 km de là pour y loger les employés. Donc, officiellement, rendu là, c’est sécuritaire. Et en vrai, Deep River est super belle. Un vrai petit bijou tranquille où je me suis arrêté.
Pour couronner le tout, la réceptionniste de mon motel m’a vu arriver avec mon vélo et a paniqué à l’idée que je monte au deuxième étage. « Tu ne vas pas trimballer ton vélo là-haut quand même ? » « Ben oui, pourquoi pas ? » Finalement, elle m’a upgradé dans un appart complet au rez-de-chaussée, parce qu’elle avait trop de peine pour mes mollets. J’ai fait mon lavage dans le lavabo avec du savon à vaisselle. Résultat : linge douteusement propre, mais plus de crasse. Mission accomplie.
Physiquement, je suis aussi en forme que quelqu'un qui a roulé deux jours de suite à plus de 200 km. Hier, 220 km dans la poussière. Aujourd’hui, 203 sur de l’asphalte (et un peu de garnotte bonus). Même temps de parcours. Bizarre. J’ose croire que je ralentis, ou que je prends plus de pauses. C’est vrai que j’ai un peu squatté le Tim Hortons. Aussi, mon alimentation a atteint un nouveau niveau de décadence. J’en reparlerai. Mais malgré tout, je crois perdre du poids : ça fait plusieurs fois que je dois serrer la ceinture ventrale de mon sac. Conclusion : j’élimine de la bedaine, donc je compense le poids que je transporte dans mon sac a dos. Équilibre retrouvé. Wow!
