Jour 1 – Le gang des lapins, la gravelle de l’enfer et la délivrance d’Anderson

On pourrait croire qu’à 4 h du matin, il ne se passe pas grand-chose dans un quartier tranquille comme Saint-Hubert. C’est une erreur. À cette heure-là, la ville appartient aux lapins. Pas un ou deux, non. Une véritable réunion de petits comploteurs, par groupes de trois ou quatre, bien organisés. Leur objectif ? Trouver LE jardin qui va passer au cash aujourd’hui. J’en ai compté huit, dont un bébé. Peut-être qu’ils prévoient aussi des orgies reproductives pour s’assurer d’avoir assez de bouchettes pour raser toutes les laitues l’année prochaine. Qui sait. Moi, je les ai regardés un peu nerveusement, parce que c’est à cette même heure que je partais pour la Colombie-Britannique à vélo. Et eux, ils me jugeaient sûrement.

Premier exploit de la journée : traverser le pont Champlain à vélo. François m’avait dit que c’était pas une partie de plaisir. Que ça sentait l’exhauste, que c’était bruyant, que ça puait. Mais à 5 h du matin avec un vent d’est, rien de tout ça. Juste moi, l’asphalte tranquille et une pomme croquée en plein milieu du pont. J’ai une relation compliquée avec les pommes depuis une mésaventure en sol américain, mais là, elle était bonne. Réconfortante, presque.

Une fois passé l’île des Sœurs, c’est le canal de Lachine qui m’accueille avec ses reflets dorés et ses bébés bernaches plantées sur la piste cyclable. Toujours un peu stressant de passer près d’eux, avec leur air de vouloir défendre leur territoire jusqu’à la mort. Je soupçonne qu’ils vivent dans la petite maison rose en haut des silos, à fomenter des plans machiavéliques, comme les lapins de Saint-Hubert mais version volatile.

Je gardais l’œil ouvert, espérant peut-être croiser Alice sur son tandem, en balade matinale à Lachine. Spoiler : ça ne s’est pas produit. Mais c’était une belle place pour manger une barre (et par "barre", je veux dire une barre Cliff, faut s’habituer à ce genre de régime maintenant).

Le reste du mois va ressembler à un enchaînement méthodique : pomme, barre, pomme, sandwich (grosse surprise), pomme, barre… J’alterne toutes les heures. Pas parce que j’ai faim. Juste pour avancer. Faut nourrir la machine.

À 9 h, j’étais rendu à Rigaud. Et cette fois, j’arrivais à Rigaud (vous avez la chanson dans la tête maintenant), au lieu d’en revenir. Tout était fermé, parfait pour un premier sandwich. C’était aussi la fin de l’asphalte, le début de la vraie gravelle.

J’avais déjà fait ce chemin à l’envers quelques années plus tôt et j’en gardais un souvenir pas fameux. J’avais raison. Des cailloux de deux pouces, 15 km de secousses, un espoir constant de ne pas pogner un flat, tout ça à 6 km/h avec 120 km restants. L'enfer, en format trail.

Mais une fois Sainte-Fortune dépassée : miracle. Je suis en Ontario. Les cailloux se calment, l’horizon change de culture, et je commence la Prescott-Russell Trail. Ou comme je l’appelle maintenant : le sentier de l’effritement mental. C’est 100 km de ligne droite, sans ombre, sans âme. Tout se ressemble. Chaque photo est interchangeable. Le soleil te rôtit lentement, et quand tu t’arrêtes, les moustiques se ruent sur toi comme sur un buffet à volonté. C’est là que j’ai mangé le sandwich le plus stressé de ma vie.

J’étais pas le seul sur la route : deux gars, chandails rouge et bleu. On se dépassait en alternance jusqu’à jaser un peu (sur une pause pomme, évidemment). Eux aussi allaient à Ottawa. Eux aussi trouvaient ça pénible. Ça crée des liens il faut croire.

La ligne droite de petites roches a continué de même pendant environ six heures de temps, mais quand je suis arrivé au bout, j'avais l'impression que c'était toute ma vie que j'avais passé là. Puis tout d'un coup est arrivée la libération ultime, le chemin Anderson, qui est la fin de la route de roches. Il y a longtemps, dans un party bien arrosé, je me questionnais sur quelle était la destinée de Dieu. Maintenant, je le sais, la destinée de Dieu, c'est finir le Prescott-Russell Trail pour arriver au chemin Anderson, puis apprécier le plaisir de rouler sur l'asphalte.

Treize kilomètres de bonheur pur dans le trafic de l’heure de pointe d’Ottawa à voir défiler les vendeurs de centre d'achats et les fonctionnaires qui ont décidés de faire de l'overtime.

Arrivé à l’hôtel, un peu plus tard que prévu mais pas trop non plus, j’étais content. Content d'avoir survécu à ce qui n'était probablement pas la plus belle journée pour commencer, mais qui, sous un autre regard, me laisse croire que tous les autres jours seront mieux que la Prescott-Russell trail que je ne referai pas.

Aussi, étrangement, après Saint-Hubert, il n'y avait plus un seul lapin.

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