Avant quoi que ce soit, aujourd'hui est le jour où j'ai passé Sudbury. J'ai eu en tête les si poétiques paroles de Mononc' Serge et je me sentais en droit de les partager :
Ottawa, Pembroke, Petawawa, North Bay
800 737 épinettes
500 miles d'asphalte sous ma camionnette
Et je vois enfin arriver Sudbury
Pour faire des 25 cents
Qu'on nomme aussi des trente sous
Les hommes sont venus icitte creuser un trou
Chaque jour à la sueur de leurs aisselles
Ils extraient le nickel
Pour nourrir les parcomètres
Les machines à Sprite
Les tables de pool et les quêteux crottés
Qui font tellement chier à Sudbury
C'est long, c'est l'Ontario
C'est long, c'est l'Ontario
Je me méfie des journées qui commencent trop bien. Mais celle-là, faut le dire, ça partait mieux qu'hier, et c'était pas bien dur à battre. Réveil à 3h30 dans un motel de North Bay, check. Départ à 4h15 dans un noir compact digne d'un fond de sac de couchage. Tout était paisible, presque trop. J'étais tout content de m'en aller pogner la 17 avant le rush, jusqu'à ce qu'un panneau "pas de vélo" me fasse comprendre que mes ambitions matinales allaient devoir passer par les ruelles tranquilles et les chats qui rodent dans les quartiers résidentiels.

North Bay borde le lac Nipissing. C'est pas tout à fait un grand lac, mais on voit qu'il a déjà essayé. Un genre de faux Grand Lacs qui aurait oublié de finir sa poussée de croissance. Le coin est tout en vallons et forêts typiques du bouclier canadien, mais mes premiers kilomètres se sont faits sur un plat suspect, du genre ancien fond de lac oublié par le temps. Je suis pas géologue, mais j'ai un bon feeling que ce lac était plus grand dans le temps.

En route vers Sturgeon Falls, arrêt café obligatoire au Tim Hortons, parce que le liquide noir servi à l'hôtel était aussi cafféiné qu'un verre d'eau chaude. Deux beignes pour équilibrer le tout, question de tenir jusqu'à Sudbury. J'ai même eu droit à un petit moment de sociologie matinale : la file d'attente au comptoir était un mélange de camionneurs à moitié éveillés, de retraités qui viennent lire le journal en jasant des gros titres, et de fêtards qui ont l'air d'avoir fermé le bar 20 minutes avant. Il y avait dans l'air ce petit parfum de sucre, de fatigue et de résignation qui dit : bienvenue au nord de l'Ontario.
Je me suis crée une stratégie mentale : décomposer les 120 km en étapes digérables. Verner, Warren, Markstay... une suite de noms qu’on retient juste assez longtemps pour s’encourager à rouler jusqu'au suivant. C'est ma technique pour ne pas sombrer dans la déprime existentielle du "je suis-tu rendu à moitié?". La 17 était dans son état semi-acceptable : accotement minable, mais au moins libre de débris et de roadkill semi liquéfiés.
Approcher de Sudbury, par contre, c'était un peu comme entrer dans un monde civilisé : accotements de la largeur d'une voiture, asphaltés propre, presque trop beau pour être vrai. J'avais l'impression que ça allait trop bien, que le karma allait me rattraper avec une claque derrière la tête : Il l'a fait.

Sudbury, c'est une ville où on sent que les mines ont payé pour de l'infrastructure, mais pas pour la beauté. En cherchant un lunch, j'ai tenté trois Subway différents avant d'en trouver un qui n'avait pas l'air d'un repaire de zombies. Finalement, j'ai fini au Tim Hortons juste à côté, bondé d'âmes errantes, avec un gars manifestement sur le Speed qui essayait de négocier son café comme si c'était de la coke en bourse. J'ai mangé dehors, au vent, dans le sable, avec vue sur des pick-up rouillés et des regards trop intenses pour être sympathiques.

Sortir de Sudbury m'a fait passer par une route plus étroite, sans accotement, avec des vannes qui te soufflent dans le cou comme un taureau en colère. À deux reprises, j'ai sauté dans la gravelle pour sauver ma peau. Et juste au moment de rejoindre enfin la 17, un panneau "pas de vélo" me ramène à la réalité : la voie de contournement pour les camions est interdite aux cyclistes. Donc, demi-tour sur la route de la mort, 20 km de plus a rouler là dessus.
Heureusement, ça s'est amélioré. Moins de trafic, meilleur asphalte, mais un vent de face à écorner les boeufs. Météo-Média parlait de 20 km/h mais au feeling, c'était du 40 avec rafales à 50. Une de ces rafales m'a envoyé faire un petit tour dans l'accotement. Pendant que je me battais contre le vent, l'hydratation est devenue un problème. Heureusement, j'ai reconnu les signes avant-coureurs de la déshydratation et j'ai calé une quantité absurde d'eau. Mon corps a fait "ahhh, merci", et j'ai pu continuer sans que mes organes internes ne se dessèchent comme des raisins. La météo s'est ensuite mise à faire des menaces de pluie sans livrer la marchandise. Paranoïa constante. Yahou!
C'est à ce moment-là qu'une vieille connaissance s'est pointée : la crampe. Ma jambe droite a commencé à envoyer des signaux de grève. J'ai réagi vite, arrêt dans un dépanneur, deux Gatorade plus tard, le sucre et les électrolytes ont fait leur magie. L'état critique était passé. J'ai même ressenti une espèce de gratitude pour ce breuvage orange fluo qui fait office de groupe alimentaire ces temps-ci. J'en bois presque 2,5 L par jour.
Et comme un cadeau de la vie, à 25 km d'Espanola, un accotement large avec voie cyclable est apparu. Une bande de 2 mètres bien asphaltée, signalée, réelle. J'étais prêt à envoyer un chèque au conseil municipal. J'ai même pris une déviation suggérée vers une piste qu'on disait en poussière de roche, mais qui s'est révélée tout à fait asphaltée. Parfois, la chance tourne. Ou alors, c'était une hallucination collective entre moi, mon GPS, et l'univers.

Arrivé à l'hôtel, je pensais enfin être sauvé. Mais non. On me dit d'aller prendre l'escalier "juste là". Je sors dehors, et il s'était installé une pluie diluvienne durant mon check in. J'ai finalement fais le tour du bâtiment pour comprendre que l'escalier était en fait à l'intérieur. Finir trempé après une journée où il n'a pas plu, c'est un genre de performance. Et ça clôt magnifiquement une journée qui, contre toute attente, a été globalement positive.
Demain, il annonce beau... jusqu'à l'heure du souper. Mais avec 246 km prévus, je vais devoir couper. Ce sera une journée de répit partiel, une demi-ride. L'objectif reste Sault-Sainte-Marie, mais avec une nuit de plus quelque part entre ici et là. Parce que à vélo, faut savoir écouter le vent, et encore plus, les nuages. Il va donc me rester 6 journées de secours a ma disposition.

Merci pour ce beau récit Je suis de tout cœur avec toi mon « filleux »
Quel bonheur de te suivre Phil!