Jour 10 – Croiser la rivière Mississippi

Aujourd’hui, c’était officiellement journée de grande paresse. Avec seulement 130 km au menu, j’ai pu me lever plus tard que d’habitude, ce qui, en soi, est déjà un petit luxe. Mieux encore : j’ai profité du déjeuner inclus avec la chambre d’hôtel. Et là, divine surprise, il y avait une machine à gaufres. On verse le petit liquide, on referme, on fait pivoter la machine comme si on ouvrait un coffre-fort, et deux minutes et demie plus tard, magie : une gaufre dorée, chaude, croustillante. Le vrai bonheur, c’est de remplir chacun des petits carrés avec du sirop d’érable, comme si on créait une série de minuscules piscines sucrées. Cest clairement un de ces petits plaisirs qui ne disparaissent pas en vieillissant.

Côté dénivelé, la journée a eu un petit goût de montagne russe avec une seule bosse. Dès le départ, je me suis tapé une côte absolument gigantesque : 217 mètres de dénivelé. Strava m'a informé qu'il s'agit de la plus grande ascension que j’aie jamais faite depuis que je pédale. Mais après ce gros mur... plus rien. Le vide. Un plateau si plat qu’on aurait dit que la Terre avait abandonné l’idée de faire des formes. Une longue ligne droite vers la ville de Grand Rapids, sans la moindre ondulation, comme si le relief s’était dit : « Bon, j’ai donné ce que j’avais, maintenant débrouille-toi. »

La bonne nouvelle, c’est que sur cette route qui filait vers l’ouest, j’avais le vent dans mon équipe. Vent dans le dos, propulsion naturelle. Plusieurs fois, je suis monté au-dessus des 30 km/h et j’y suis resté pendant plusieurs dizaines de minutes, comme si j’avais activé un mode turbo que je ne savais même pas exister sur mon vélo. Disons que c'était un meilleur feeling que hier où je pensais mourir!

En bonus aujourd’hui, j’ai eu droit à une apparition rare : un radar météo. Ce n’est pas le genre de chose qu’on croise souvent sur la route. Au Canada, il y en a à peine 32 pour couvrir toutes les régions habitées — et encore, seulement là où ça vaut la peine de savoir s’il va mouiller. Ces engins-là, ça ressemble à d’immenses balles de golf blanches perchées sur des supports qui ont l’air tout droit sortis d’un décor de science-fiction agricole. À Montréal, je pense que le plus proche est celui de l’aéroport. Et je me rappelle qu’il y en a un vers la sortie 278 près de Québec — j’étais tombé dessus par hasard il y a quelques années. Bref, c’est pas tous les jours qu’on voit une gigantesque sphère météo trôner dans le ciel comme une boule disco géante qui scrute les nuages.

J’ai dû faire un petit détour imprévu : un long segment de la route 2 était fermé sans explication claire. Mystère routier. Mais le suspense n’a pas duré longtemps. Quand j’ai finalement retrouvé la route après ma boucle de contournement, tout s’est éclairci : l’asphalte était flambant neuve. Le fameux tronçon fermé, c’était là où ils en étaient rendus dans les travaux de resurfaçage. Et là, jackpot : tout le reste de la route (plus de 100 km) jusqu’à mon arrivée avait déjà été fraîchement asphalté. C’était lisse, doux, sans fissures ni secousses. Une surface parfaite. Combiné au vent dans le dos, c’était comme rouler sur un nuage propulsé au Gatorade pis aux barres Cliff.

Côté environnement, j’ai senti un premier vrai parfum de Midwest. Une ambiance qui tranche nettement avec les éternels vallons bordés d’épinettes que je traverse depuis, quoi, une éternité? Là, fini les montagnes russes forestières. Bienvenue dans le plat pays : terrain uniforme à perte de vue, arbres petits et espacés comme s’ils avaient été plantés avec parcimonie par un jardinier fatigué, et, fidèle compagnon de route, une voie ferrée qui longe la route sans jamais la quitter. Sur les rails, des wagons à moitié fantômes, rouillés, abandonnés, qui donnent à tout ça une touche de western post-industriel. Un nouveau décor, un nouveau souffle.

Faut dire que le paysage, une fois la surprise du changement passée, ne se renouvelle pas trop dans ces coins-là. C’est beau, oui, mais ça reste pas mal le même 360° en boucle. Tellement peu d’action que le moment fort de ma journée a été quand un camion m’a dépassé en transportant des pales d’éoliennes.Ces gigantesques morceaux d’hélice ont soudainement injecté une bonne dose d’adrénaline dans ma routine visuelle. Ça donne une idée assez claire du niveau d’événements imprévus dans la région… On s’excite pour des bouts de ventilateur géant.

La platitude a pris fin quand je suis arrivé près de Grand Rapids. C’est là que j’ai commencé à sentir quelque chose de louche dans ma pédale. J'avais déjà eu un mauvais feeling hier, mais la elle branlait d’une drôle de façon, pas dramatique, mais juste assez pour éveiller mon radar du cycliste traumatisé. J’ai déjà perdu une pédale en roulant, et avant que ça lâche, il y avait justement ce genre de petit jeu. Comme j’étais en avance, je me suis arrêté dans un magasin de vélo pour demander conseil — et, bonus, quêter un peu d’air pour mes pneus. Le gars à l’intérieur, un type super sympathique et serviable, jette un œil à ma pédale et lâche un « Oh oh, elle va tomber bientôt » qui ne rassure personne. Je lui demande s’il peut me changer ça tout de suite. Il accepte, mais le seul modèle dispo, c’est une paire de pédales plates sans cales, un peu cheap à l’œil, mais visiblement faites pour survivre à une apocalypse. Il me les installe sur-le-champ et me réfère à un de ses amis dans la ville de Bemidji que je vais traverser demain, au cas où je voudrais remettre quelque chose de meilleure qualité.

Quand je lui ai demandé combien je lui devais pour tout ça, il m’a simplement répondu : « Ben rien du tout, c’est un service. » Juste comme ça, avec un sourire. Puis il m’a souhaité bonne route. Et là, vraiment, c’était la cerise sur le sundae de ma journée. Le genre de petit geste gratuit qui te remet foi en l’humanité et qui te fait comprendre que les marchands de pédales, c'est du bon monde.

Je me suis donc dirigé vers mon hôtel, quand juste avant d’arriver, j’ai eu une petite surprise hydrographique : j’ai traversé la rivière Mississippi. Oui oui, le Mississippi, ici, dans le nord du Minnesota. Je ne savais même pas qu’elle remontait si haut! À ce point-là de son parcours, ce n’est pas encore le fleuve mythique qu’on imagine. C’est plutôt un petit ruisseau timide, presque mignon, qui serpente entre les arbustes sans trop faire de bruit. Mais c’est bien elle. Alors, techniquement, j’aurais pu me lancer dedans sur un canard en plastique jaune et, avec assez de patience (et probablement un bon système de filtration d’eau brune), me laisser porter jusqu’en Louisiane.

Avec tout ça, ça m’a fait une petite journée tranquille. Demain, par contre, ça s’annonce plus corsé. D’abord en distance, mais aussi en logistique tordue. La ville où je dois me rendre n’a aucun hôtel digne de ce nom que je peux réserver en ligne. Je vais donc devoir sortir le téléphone, façon 2003, et appeler directement rendu à mi-chemin. Si y’a de la place, cool : je me rends jusqu’au bout et ça me fera une journée de 170 km. Si c’est complet ou si personne ne répond parce que le réceptionniste est aussi le cuisinier, le jardinier et le joueur de banjo local, ben je devrai m’arrêter à Bemidji. Ce qui ferait une journée de seulement 113 km, donc très relax. Mais dans les deux cas, ça revient à interchanger ou non mes journées de demain et d’après-demain. Alors on verra bien ce que le destin me réserve.

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