Jour 9 – Groover sous la douche (très) froide

La journée a commencé pleine d’espoir, même si ça n’a pas paru dans l’efficacité de mes mouvements. Mon cadran était réglé à 3h15, mais j’étais déjà réveillé à 3h00. Malgré cette avance, j’ai seulement réussi à partir vers 4h30. On pourrait croire que j’ai passé une heure et demie à méditer, mais non, j’étais juste pas vite ce matin. Heureusement, le timing restait quand même bon : j’avais devant moi une généreuse étendue de temps à dilapider comme bon me semblait. Quand j’ai quitté la le motel, l’aube commençait tout juste à s’étirer les jambes.

J’ai eu un petit moment de déséquilibre — pas mécanique, mais intérieur. À un moment donné, je tombe sur une section de route en construction. Un joli panneau me souhaite la bienvenue dans le monde de l’asphalte « groovy ». Traduction : ils avaient passé la machine qui déchire la surface et laisse derrière elle des milliers de petits cratères, histoire que la future couche d’asphalte colle bien comme il faut. Sauf que, sur un vélo, chaque petit trou devient une onde de choc transmise dans le corps entier. Ça a duré huit miles. À la fin, j’étais aussi groovy que la route. J’avais l’impression d’avoir plongé ma cage thoracique dans un bain à ultrasons. Tout vibrait en dedans, mes organes dansaient un genre de twist non-consensuel.

C’est donc en roulant tranquillement, avec le soleil qui montait doucement dans le ciel, que je suis arrivé à Ashland. Une ville qui aurait pu être incroyablement belle — elle est là, posée sur le bord du lac Supérieur, avec une vue à faire rougir une carte postale. Mais non. Quelqu’un, quelque part, a décidé qu’un immense complexe industriel serait un ajout pertinent au décor. Résultat : le panorama est comme un chef-d’œuvre barbouillé au marqueur. Cela dit, j’ai pu suivre une petite perle — une piste cyclable qui longe la côte — et ça, c’était franchement agréable.

J’ai enchaîné une autre quarantaine de kilomètres, qui m’ont mené jusqu’à la charmante ville d’Iron River. Charmante, surtout si on a un faible pour les noms en « Iron ». Parce que clairement, dans ce coin-là, ils ont une passion. Iron River, Ironwood, Iron-ceci, Iron-cela… On sent que le marketing municipal est passé par là. Cela dit, en observant les roches rouges qui bordent la route, je me suis dit que ce n’était sûrement pas un hasard. Cette teinte rouille, c’est un classique de la présence de fer dans la roche.

Bref, après cette déduction pseudo-géologique, je suis arrivé à Ironwood. Et là, changement d’ambiance : les nuages s’épaississaient, plus sombres, plus décidés. Au début, j’étais content. Pas de soleil qui tape, pas de mouches à l’assaut. Le confort. Mais tranquillement, une petite voix dans ma tête a commencé à dire : « Euh… il va peut-être mouiller, non? »J’ai donc pris mon téléphone et consulté la météo. Et là… oh oh!

En gros, la météo annonçait une chute drastique de température : de 21 à 12 degrés, comme si l’été avait subitement décidé de sacrer son camp. Et pour accompagner ce plongeon thermique, une pluie constante, ininterrompue jusqu’à Duluth. J’avais, selon l’application, à peu près 30 minutes de répit avant le début du déluge. J’ai donc eu une bonne demi-heure de questionnement existentiel. Est-ce que je continue, quitte à finir détrempé ? Est-ce que je fais du pouce, en espérant qu’un bon samaritain passe, s’arrête, et me ramasse avec mon vélo ? Et si oui, est-ce que je dois aller retirer du cash pour lui payer un lift ? Tant de scénarios, si peu de certitudes. Finalement, j’ai opté pour l’option stoïque (ou un peu cave, c’est selon) : j’ai continué à rouler. Avec le recul, c’était probablement une mauvaise idée.

La pluie a commencé comme prévu, et il me restait environ 70 km à faire. Au début, c’étaient juste des petites gouttelettes, presque mignonnes. Mais rapidement, elles ont appelé leurs grandes sœurs, et c’est devenu sérieux. J’étais quand même un peu fier — j’avais investi dans une paire de souliers en Gore-Tex, un genre de cadeau d’anniversaire prématuré de moi à moi. Et pour un temps, ils ont bien fait la job : pieds au sec, moral stable. Mais comme tout contenant hermétique, à un moment donné, ça se remplit. Et là, surprise : l’eau entre, mais elle ressort pas. Résultat, mes pieds baignaient littéralement dans deux petits lacs personnels. Une sensation aussi étrange que déplaisante. Comme si ce n’était pas assez, le vent s’est levé, apportant avec lui une bonne dose de froideur bien pénétrante. Le genre qui te fait remettre en question toutes tes décisions depuis ton cadran à 3h15.

Les 25 derniers kilomètres ont été un enfer. Pas juste un petit désagrément passager, non, un vrai cauchemar logistique et climatique. La route me faisait traverser la ville de Superior, juste de l’autre côté de la rivière en face de Duluth. Le genre d’endroit qui n’a jamais eu la moindre intention d’être joli. C’est du béton, de la rouille et de la machinerie lourde à perte de vue. On est à l’extrémité du lac Supérieur, là où les cargos déchargent leur contenu dans des trains et des camions, comme si toute la logistique mondiale avait décidé de s’entasser dans un décor de film post-apocalyptique. L’air sentait la poussière métallique et le gasoil humide. Charmant.

Et il faisait froid. Froid comme dans « je lutte activement contre l’hypothermie ». Mes pieds hurlaient. Ils baignaient dans l’eau depuis deux heures et demie, frottaient contre les parois détrempées de mes souliers, et je sentais bien que la peau commençait à s’arracher, comme du papier sablé détrempé. Chaque coup de pédale me donnait l’impression de frotter mes os directement sur la semelle. Et plus j’avançais, plus chaque kilomètre semblait s’allonger, comme si la route elle-même refusait de finir. Je n’étais plus qu’un corps trempé qui avançait à contre-volonté dans un décor d’acier et de misère glaciale. Épouvantable.

J’ai fini par arriver à l’hôtel. Éventuellement. Comme un naufragé qui touche enfin à un rivage gris, bétonné, avec des néons fatigués. Quand je suis entré, je tremblais. De froid, oui, mais aussi de désarroi pur, de panique mentale non filtrée. Mon corps était une coquille vide qui oscillait entre hypothermie et crise existentielle. Le check-in a été une épreuve. Il fallait signer des papiers, insérer ma carte de crédit, des gestes normalement anodins qui, là, semblaient exiger une dextérité de chirurgien. Mes mains refusaient de coopérer. Le crayon me glissait des doigts, la petite fente du terminal devenait une cible mouvante. C’était pathétique et un peu drôle, si on enlève la détresse. Je marchais comme une éponge usée. Chaque pas faisait un platch platch bien senti. Quand je suis enfin arrivé à ma chambre, j’ai foncé direct vers la douche, où je me suis littéralement désintégré en retirant mes vêtements détrempés. Et honnêtement, ce fut un excellent choix.

Maintenant que je suis à l’abri, tout mon linge repose sur le climatiseur de la chambre. Le bidule souffle un petit vent tiède qui, je l’espère, finira par transformer mes bas en textile vaguement portable. Moi, je suis sec. Et j’ai eu la bonne surprise de découvrir que mon nouveau sac — fraîchement acquis pour ce voyage — a tenu parole : parfaitement étanche. Rien n’était mouillé à l’intérieur. Pas un fil, pas une miette. C’est presque suspect, comme si un petit ange du vélo avait soufflé sur la fermeture éclair. Un miracle, donc.

Et c’est précisément ce que je me souhaite pour demain. Justement, ça s’annonce plus doux : une journée "courte" de 135 km, avec un dénivelé costaud mais concentré au début. Une montée de 300 mètres et ensuite, la platitude absolue, comme un plateau canadien. D’après les prévisions, il y aurait même une plage horaire sans pluie. Reste à voir si cette promesse météo survivra à la réalité. On le découvrira demain. Ou dans une autre vie, s’il pleut encore.

One thought on “Jour 9 – Groover sous la douche (très) froide

  1. Allo Phil, c’est un réel plaisir de te lire et te suivre dans tes aventures. Prends soin de toi. J’ai bien hâte de lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *