Jour 12 – Le sommelier du mal-être métabolique

Ce matin, j’étais pas mal stressé. Hier soir, en allant me coucher, MétéoMédia prévoyait des averses à toutes les heures de la journée. Sauf que sur AccuWeather, Weather Underground et le Weather Channel, c’était nuageux, sans plus. Bref, du bon vieux “choisis ton prophète”. J’ai décidé de prendre une chance. Réveillé vers 5h30, première chose : je checke la météo. Et là, surprise! Non seulement il ne pleuvra pas, mais en plus, il annonce du soleil. Un orage peut-être, en fin d’après-midi, mais ça, c’est un problème du futur. Tout ce stress pour rien. J’ai donc packté mes affaires, callé un café et je suis parti vers l’ouest, sur la route 2.

À peine sorti de Bemidji, j’ai atterri dans... rien. Mais genre, rien rien. Le vide intersidéral version champêtre. J’étais officiellement entré dans les prairies. Les côtes m’ont abandonné dès le début de la journée, comme si elles avaient décidé que ce coin-là ne méritait même pas un petit effort vertical. Et après? Des champs. Puis d’autres champs. Et, au loin, devinez quoi? Encore des champs. Un horizon de linéaire plat, tellement droit que ça en devient suspect. Pas une bosse, pas un vallon, pas un frisson de relief.

J’avais 180 kilomètres de ligne droite devant moi. En plein cœur du néant. C’était pas mal écrit dans le ciel que ça allait être une journée monotone. La route 2, que je suis depuis un bout, est à peu près déserte, mais visuellement, ça reste une autoroute : large, droite, sans charme. Rien qui fait battre le cœur du voyageur. Alors j’ai brisé une règle non écrite que je m’étais imposée depuis le début du voyage : j’ai sorti mes écouteurs et j’ai mis de la musique. Et pendant 130 kilomètres bien tassés, j’ai roulé en mode bande sonore. Honnêtement, ça change tout. Avec les bonnes tounes, le temps passe plus vite, les jambes moulinent mieux, pis même les champs ont presque l’air moins plates.

J’ai traversé une série de petites villes. À chaque fois, il y a la fameuse pancarte avec le nom du village et, surtout, le nombre d’habitants. C’est là que j’ai vu passer Wawina : 10 personnes. Dix! J’ai rigolé tout seul. Ils ont quand même pris le temps de faire une pancarte. Ça doit être genre deux familles et un chien. Peut-être qu’ils changent le chiffre à chaque fois qu’un bébé naît ou qu’un ado déménage. Sinon, c’était souvent des coins de moins de 500 habitants, avec un magasin général qui fait un peu tout (fusils, chips, savon à vaisselle, permis de chasse) pis une station service. C’est minimaliste, mais ça fonctionne.

Comme il n’y avait pas la moindre grande ville sur mon itinéraire, mon alimentation aujourd’hui a été exclusivement composée de… sandwiches de dépanneur. Encore. Sérieusement, quand ce voyage-là va finir, je fais une grève officielle des sandwiches de dépanneur. Un an complet sans triangle en plastique, je le jure. Je suis au jour 12, pis j’ai atteint le point de non-retour.

Tranquillement, le soleil est monté dans le ciel et la chaleur s’est mise à grimper, douce mais tenace. Et comme un ninja sournois, la déshydratation est venue me pogner par surprise. Pourtant, j’avais l’impression de bien faire ça : du Gatorade tous les 15 km, comme d’habitude, bonne discipline. Mais non. Pas suffisant. Autour du 130e kilomètre, j’ai commencé à sentir la fatigue s’installer. J’ai pris une pause dans un magasin général perdu au milieu de nulle part. Aux toilettes, en voyant la couleur de ce que j’expulsais, j’ai eu un moment de révélation : « Oh my God… je pisse du jus de banane. » Message reçu. J’ai calé une bouteille de 700 ml d’eau, ajouté un sandwich cheap pour la forme, et là, miracle, l’énergie est revenue, comme si on m’avait rebranché à une prise de courant. Clairement, va falloir que je revoie mes quotas d’hydratation à la hausse.

Pour le dernier tronçon de la journée, j’étais rendu tanné de la musique. Mes oreilles réclamaient un peu de silence, alors j’ai rangé les écouteurs. C’est là qu’un nouveau joueur est entré dans la partie : l’orage. Au début, c’était juste un nuage un peu plus costaud que les autres, rien d’alarmant. Mais ces cumulus là, ça pousse vite. Très vite. Et je me suis retrouvé face à un cumulonimbus absurbe. Une vraie muraille de nuages, menaçante comme un boss de fin de niveau. La météo m’annonçait qu’il fonçait droit sur moi. Ma première réaction a été zen : « Bon, je vais être mouillé, pas grave. » Mais plus je l’observais, plus je le trouvais agressif. Il y avait des mammatus qui pendaient sur les flancs — des genres de poches gonflées qui signalent que l’intérieur du nuage est en mode cocktail explosif. Et là, le stress a embarqué : « Non mais, il va-tu y avoir une tornade? Pas encore, câline… » J’ai continué à rouler, mais avec une poussée d’adrénaline bien sentie. Et visiblement, le corps aime ça. J’ai battu mon record perso sur le 10 km sur Strava. Faut croire que la menace d’une tempête est un excellent dopant naturel.

Je suis finalement arrivé à mon hôtel plutôt tôt. J’avais encore un peu d’énergie, alors je me suis dit que j’allais me gâter avec une bonne pizza. Il y avait un resto dans le coin qui s'appelle Boss Pizza and Chicken, et sur leur site, j’ai vu passer une pizza mexicaine qui avait l’air excellente. Genre, la photo me parlait en espagnol. Mais là, c’est là que le drame moderne a commencé : le foutu ZIP Code. Les sites de commandes en ligne, maintenant, veulent absolument que tu rentres un ZIP Code avec ta carte de crédit. Sauf que moi, un ZIP Code, j’en ai pas. Je suis dans le clan code postal. Et comme je ne peux pas en inventer un, la transaction se fait juste refuser. J’ai tout essayé : ne rien mettre, mettre des zéros, bricoler un hybride avec mon code postal suivi de “00”… rien à faire. Refus sur refus. Adieu pizza mexicaine. À la place, pour souper, je me suis ramassé avec deux lasagnes micro-ondables et un burrito achetés dans le petit dépanneur de l’hôtel. Un festin de plastique, tiède au centre. Pas exactement le banquet auquel je rêvais.

Côté physique, ça va étonnamment bien. Même très bien, en fait. Je sens que mon corps commence à s’adapter sérieusement au rythme. Les douleurs aux jambes? Disparues. Comme si mes muscles avaient finalement compris leur nouvelle vocation : pédaler. Tout le temps. Tous les jours. Ils ne râlent plus, ils font juste la job, dociles et résignés.

Le mal de fesses? Aussi chose du passé. Je pense que mon cul a fini par abandonner le combat. Il s'est rendu compte que j’étais plus têtu que lui.

J’ai aussi développé des compétences étranges mais utiles, du genre qu’on n’enseigne pas dans les cours de biologie. Par exemple, je suis maintenant parfaitement capable de distinguer, juste au feeling, si je suis en train de faire une déshydratation ou une hypoglycémie. Je suis rendu un genre de sommelier du mal-être métabolique. Et si mes jambes ou mes genoux recommencent à chialer, c’est généralement parce que j’ai pas assez dormi. C’est mathématique. J’ai aussi remarqué une petite perte de poids. Moins rapide qu’au début. Probablement que les premières journées, j’ai surtout flushé de la rétention d’eau, mais là, c’est du vrai. Je vois mieux mes pieds quand je regarde en bas... Tant mieux! On prend le bonus avec le sourire.

Demain, c’est reparti pour une grosse journée : 190 kilomètres au programme, dont un bon 6 ou 7 dans la garnotte. Histoire de me rappeler de tendres souvenirs. Mais c’est aussi la journée du grand retour au Canada. Ça veut dire réconciliation avec les Tim Hortons, et surtout, le bonheur de payer tout 30 % moins cher grâce au taux de change. Juste ça, ça me motive. En plus, j’ai une journée de congé planifiée tout de suite après. Autant dire que je l’attends celle-là avec l’impatience d’un gamin devant un sapin de Noël.

Bref, aujourd’hui, il ne s’est pas passé grand-chose de renversant, mais après la tornade d’hier (au sens presque littéral), ça fait franchement du bien.

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