Jour 13 – Le vent des prairies

Le réveil n'a pas été facile aujourd'hui. Dans un monde parfait, je serais parti très tôt, vers 4h, pour arriver vers 15h à mon hôtel. Mais malgré les 200 km que j'avais à faire, j'ai mis mon cadran à 5h30 et je me suis réveillé de moi-même à 5h. À 6h00, je me suis dit, je vais descendre au lobby de l'hôtel, je vais prendre mon déjeuner qui est inclus, et une fois terminé, je partirai vers 6h30. J'avais fait ça la veille, et j'étais arrivé à une heure correcte. Là, j'ai eu un peu plus long à faire, 200 km au lieu de 180 km, donc je me suis dit, je vais arriver un peu tard, mais c'est pas grave, demain, c'est une journée de congé prévue à mon itinéraire. Et là, à 6h, il n'y avait pas de déjeuner, parce qu'on était dimanche, et le dimanche, les déjeuners sont à 7h. Un peu fâché, je me suis servi un café dans le thermos où il était en train de refroidir depuis très tard, dans la nuit probablement. Je suis parti à 6h30 ultimement, mais je suis juste allé à la station-service de l'autre bord de la rue pour aller m'acheter des beignes et du Gatorade en guise de déjeuner.

À peine les premiers tours de pédale effectués, paf, changement d’état. Bye bye au Minnesota que j’avais traversé d’Est en Ouest au grand complet dans un moment exemplaire de persévérance et bonjour au Dakota du Nord, accueilli par une petite rivière discrète qui sépare Grand Forks de son jumeau un peu gêné, Grand Forks East. Après cette transition aussi smooth qu'un vieux GPS qui dit « recalcul en cours », j’ai viré vers le nord. Et là, ça roulait plutôt bien. Bref, un début de journée presque civilisé.

Une fois Grand Forks derrière moi, je me suis retrouvé sur ces fameuses routes de country, celles qui n’ont même pas la décence d’avoir un nom, juste un numéro, comme si on jouait à la loterie. Comble de l'ironie, je devais prendre la route 17. Je savais qu’elle s’en allait vers le nord, c’était prévu au programme. Ce que j’avais réussi à refouler dans un coin sombre de ma mémoire, c’est que la 17, ben elle est pas pavée. On est dans un bout du monde tellement vide que même l’asphalte a décidé que ça ne valait pas la peine. Pas de poussière de roche bien tassée, non non, de la bonne vieille gravelle bien meuble, celle qui fait danser ton vélo comme s’il avait bu deux bières de trop. J'avais 8,6 km à faire là-dedans et j’avais oublié à quel point c’est désagréable, la gravelle. Chaque mètre est une négociation entre tes pneus et la gravité. Je me suis résigné à y aller 100 mètres à la fois en mode escargot. Je me disais que le pire, c’est que j’allais arriver tard, et qu’au fond, c’était pas si grave. Et puis, la lumière du matin était de mon côté : douce, dorée, un peu magique. J’ai croisé des chevreuils curieux, des chiens de prairie qui faisaient les cent pas comme des petits commis nerveux. Et tout à coup, c’était presque beau, la fin de cette route.

Je venais d'atteindre Manvel, une ville qui semble avoir été oubliée par Google Maps, le tourisme, et probablement le temps lui-même. Même pas une station-service pour acheter un Gatorade tiède ou un sac de chips à moitié vide. Rien. Le néant, version Dakota du Nord. J’ai donc bifurqué vers la route 81, toujours aussi droite et résolue, qui filait vers le nord-ouest. Elle coupait à travers une série de bleds dont le seul fait d’armes est de me faire suer en pédalant sous le soleil. J’ai traversé Minto, Grafton, et une panoplie d’endroits dont le nom n’évoque rien à personne. Le mercure commençait à grimper, mais bon, à ce stade-ci, la chaleur fait partie du décor. Un peu comme les silos à grain ou les voitures abandonnées sur les pelouses : c’est là tous les jours, alors je ne m’en formalise plus trop.

À un moment, j’ai croisé une rue qui mériterait sa propre légende urbaine. Elle quittait la route principale pour s’enfoncer dans les champs. Elle figurait bel et bien sur la carte, du moins sur la version optimiste de Google Maps, mais sur le terrain, c’était une autre histoire : une espèce de chemin fantôme, plus proche du sentier de tracteur que de la voie publique. À l'entrée, il y avait un panneau . Pas un panneau officiel, non, un bon vieux carton imprimé, plastifié maison, et attaché avec du bon vouloir : « Your GPS is wrong. » Pas de détour, pas de subtilité. Juste une petite mise en garde sincère pour les téméraires en manque de jugement. J’ai souri, un peu ému devant tant de franchise, puis j’ai repris ma route vers le nord-ouest.

Alors que je continuais à grignoter l’horizon, un nouveau joueur est entré en scène. Je l’avais vaguement vu venir en consultant la météo, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il entre avec autant d’enthousiasme : le vent. Un bon gros vent d’ouest, bien franc, qui décidait que mon vélo serait plus à sa place dans le fossé. Je roulais maintenant plein nord, et chaque rafale me poussait violemment vers la droite, comme si j’étais un sac plastique abandonné. C’était désagréable. Vraiment. Le genre de désagrément qui te donne envie de crier des insultes aux nuages. J’aurais volontiers passé mon tour. Mais malgré tout, en jetant un coup d’œil à mon GPS, je voyais que les kilomètres défilaient. Alors je me suis dit : bon, ce n’est pas la première fois que ce voyage men fait vivre. Et au moins, cette fois-ci, j’avance. Si ça peut rester comme ça, je l'accepte.

Sauf que non, évidemment, ça n’a pas pu rester comme ça. Juste avant d’atteindre la légendaire ville inconnue de Saint-Thomas — une perle rare dans le collier de nulle part — j’ai quitté la route 81 Pour rejoindre la route 66. Pas la route 66 mythique avec les motels rétro et les vieux pick-ups rouillés, non. La version Dakota du Nord : plate, droite, anonyme. Une ligne parfaitement ouest pendant 30 kilomètres. Et moi, bon soldat, j’ai tourné à angle droit… pour me retrouver face au vent. J'avais 94.5 km de fait et c'est là que ça a dérapé. Plus question de se faire pousser gentiment vers le fossé. Non, maintenant, chaque mètre était un bras de fer avec une soufflerie géante. J’avais l’impression de pédaler dans de la mélasse tout en montant une côte invisible. C’était le moment où la route arrête d’être un chemin et devient un adversaire.

Heureusement, j’avais eu une petite lueur de lucidité juste avant. En regardant mon GPS, j’avais vu venir le coup : un bon 70 kilomètres de vide absolu, un désert d’asphalte rural granuleux où même les villages n’ont pas pris la peine d’installer un dépanneur. Alors j’avais fait ce qu’il fallait. Gros ravitaillement stratégique dans un magasin avant le grand saut. J’ai acheté deux bouteilles pleines de Gatorade, rempli ma gourde d’un litre avec de l’eau, puis une autre de 900 ml de Gatorade dont j’ai bu la moitié, juste pour pouvoir la rallonger à l’eau et créer une version maison du Gatorade Light™. J’ai aussi vérifié mon stock de barres tendres, en me disant que ce n’était pas le moment de manquer de carburant. Et j’ai mangéun énième sandwich de station service, histoire de ne pas me retrouver à crier famine dans un fossé balayé par le vent. Ça m’a pris un bon moment de tout organiser, mais j’avais une mission : ne pas me faire avoir. J’avais vu venir l'affaire, et pour une fois, j’étais prêt.

Dès que j’ai tourné sur cette fameuse route 66, j’ai su que j’étais dans le trouble. Après 20 mètres, j’ai eu un moment de doute existentiel : est-ce que mon corps allait littéralement être capable de survivre à cette ligne droite de 30 km dans un four à air pulsé? On était en pleine prairie, là où même les vaches doivent se coller aux silos pour ne pas s’envoler. Aucun arbre, aucun bâtiment, rien pour casser le vent. Et ce vent… un 30-35 km/h constant, en pleine face. Des rafales annoncées à 50, mais je jurerais que certaines m’ont regardé droit dans les yeux et ont dit : « Watch moi bien souffler plus fort que ça. » C’était comme monter une côte absurde, infinie, invisible, mais avec un poids de géant invisible qui te pousse sur le torse. J’ai forcé comme un damné, chaque coup de pédale était un acte de guerre. Puis, curieux de voir combien j’avais progressé, j’ai regardé mon GPS. 400 mètres. Quatre. Cents. Mètres. Sur les trente kilomètres qui m’attendaient. J’ai eu une petite dépression silencieuse dans ma tête. Un cri intérieur suivi d’un effondrement métaphorique. Impossible. C’est impossible, que je me suis dit. Mais là, la sagesse de mon amie Véronique m’est revenue : on mange un éléphant une bouchée à la fois. Alors j’ai sorti mon couteau et ma fourchette mentaux et j’ai découpé le monstre. Trente kilomètres devenaient six fois cinq kilomètres. Chaque tranche de cinq était elle-même un empilement de cinq petits kilomètres. Et chaque kilomètre, une série de 100 mètres que je regardais religieusement s’ajouter sur mon téléphone.

« Ah, j’en ai un sur cinq. » Pause micro-victoire intérieure.« Ah, j’en ai deux, j’approche. » Et ainsi de suite, jusqu’à cinq.

Là, je m’arrêtais, je buvais, je me parlais comme à un enfant fatigué, et je repartais. Encore. Et encore. Sous un soleil qui cuisait mes pensées et avec une tempête de vent qui hurlait dans mes oreilles comme un drill sergent fâché. C’était long, c’était violent, mais j’avançais. Quelque mètres à la fois.

Ça a été interminable, mais j’ai fini par atteindre la fin de ce calvaire sur la route 66. J’ai pris une vraie pause — pas juste le genre « je bois une gorgée debout sur les pédales », non, une pause où ton vélo devient une chaise et ton cerveau un écran de veille. Mon téléphone était aussi à bout que moi, alors je l’ai mis dans mon sac pour le brancher à ma batterie externe, comme un petit patient sous perfusion. Juste avant de le ranger, j’avais vu une nouvelle encourageante : j’allais reprendre la direction nord pour les 18 kilomètres suivants. Vent de côté cette fois. Enfin! Un peu de répit dans cette journée de lutte aérodynamique.

Et effectivement, ça m’a fait du bien… du moins moralement. Parce que physiquement, mes jambes étaient en état d’anéantissement avancé. Elles n’étaient plus vraiment des jambes, mais des morceaux de bois morts qu’on traîne par principe. Et comme si le Dakota du Nord voulait tester les limites de l’ironie, des côtes ont commencé à se pointer. Pas de vraies montagnes, non, des vallons. Des ondulations paisibles, bucoliques… sauf qu’à ce stade-là, chaque petit monticule me semblait être l’Everest. Des côtes que j’aurais normalement ignorées, que j’aurais montées en sifflotant, devenaient maintenant des épreuves épiques. Chaque poussée sur les pédales me coûtait une petite partie de mon âme.

Avec tout ce joyeux cocktail d’efforts cumulés, mes réserves de liquide commençaient à tirer vers la fin. Vers la fin du tronçon de 18 km, j’ai senti le signal d’alarme interne s’allumer : le mode « check tes bouteilles ». J’ai sorti mon téléphone en mode enquêteur inquiet, et j’ai vu que la prochaine ville, Walhalla, était encore à une vingtaine de kilomètres. J’ai bu tout ce qui me restait. Pas par soif, mais par stratégie : vaut mieux être au maximum d’hydratation maintenant que de siroter de l’air pendant les dix derniers kilomètres. Mais même là, c’était clair que j’étais déjà en déficit hydrique. Et la fatigue, elle, n’avait pas pris de pause pendant ce temps-là, elle était toujours assise sur mes épaules, bien lourde.

Comme si tout ça n’était pas déjà une jolie symphonie de misère, la route a soudainement viré à angle droit vers l’ouest. Retour en plein dans le vent. J’ai d’abord cru, naïvement, que ça allait durer deux kilomètres. Mais en regardant mieux, surprise! C’était cinq. Et en prime, cette fois-ci, ça montait. Une montée contre le vent, après une journée d’enfer, sans eau. Le boss de fin de niveau. J’ai affronté ce dernier mur cinq cents mètres à la fois. Littéralement. Chaque demi-kilomètre me semblait une épreuve mentale à part entière. C’était laid, c’était long, c’était rude… mais je continuais. Parce que c’est ce que j'aurais pu faire d'autre anyway, appeler ma mère?!

Finalement, la route a daigné virer vers le nord. Un petit soulagement qui m'a mené jusqu’à Wahalla. Dès l’entrée dans la ville, je me suis jeté dans le premier commerce comme un survivant de naufrage dans une pharmacie. J’ai acheté deux litres d’eau, dont un qui a disparu immédiatement dans mon estomac. Ensuite, j’ai mangé ce qui devait être mon cinquième sandwich de dépanneur de la journée. À ce stade, mon palais reconnaît les sous-variantes de pain mou au centième de millimètre près. Une barre tendre plus tard, j’avais repris un semblant de lucidité. J’ai sorti mon téléphone, regardé la distance restante, et j’ai soufflé un genre de « oh my God » intérieur : il ne restait que 33 kilomètres. Juste 33. Pour la première fois depuis des heures, j’ai entrevu une lueur d’espoir. Peut-être, juste peut-être, que j’allais y arriver.

J’ai fini par franchir la douane. Retour au Canada! Le douanier était d’une sympathie remarquable, probablement parce qu’il n’y avait personne derrière moi et qu’il avait le temps de vivre. On a jasé un peu, il semblait sincèrement curieux de mon périple. Pas d’anecdote croustillante ici, juste un rare moment de chaleur humaine dans un contexte qui en manquait manifestement.

Une fois la frontière passée, il ne me restait plus que 25 kilomètres avant Winkler. Le vent s’était un peu calmé, mais seulement un peu, comme s’il hésitait entre me laisser tranquille et m’achever. J’étais maintenant sur une route étonnamment passante pour un coin aussi perdu. J’ai continué à mon rythme de survivant : cinq kilomètres à la fois, toujours en fractionnant, toujours en décomposant. Plus de côtes, plus vraiment de vent, mais mes jambes étaient devenues une matière flasque et tremblotante, quelque part entre la purée de banane et le tofu triste. Et puis, au loin, j’ai vu apparaître les boulevards larges de Winkler, cette grande ville posée là comme une récompense. Et surtout, j’ai vu le Best Western Plus. Ce bâtiment n’a jamais eu l’air aussi majestueux. C’était le moment le plus réconfortant de toute ma journée.

Il était 21h10. J’étais parti autour de 6h30. Quinze heures de route, à me battre physiquement et mentalement contre un vent obstiné, des routes ingrates et mon propre épuisement. Mais j’étais arrivé.

Et voilà, ça boucle le chapitre 2 de ce périple, avec en prime la conclusion de ma traversée américaine. Huit jours de lutte constante contre les kilomètres, les vents hostiles, les routes douteuses et la logique météorologique. Demain, c’est enfin une journée prévues de repos. Une journée sans selle, sans vent et sans sandwich de dépanneur.

La suite m’emmène dans les prairies canadiennes, ce qui, dans un monde idéal, rimerait avec douceur, fraîcheur, petites distances et vent coopératif. Ce ne sera peut-être pas toujours le cas, mais je m'en viens plus solide au fur et a mesure que les jours passent!

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