Jour 14 – Traverser les champs

Une belle petite journée s’annonçait, calme et sans éclats, avec seulement 136 kilomètres à parcourir jusqu’à la ville de Belmont, juste avant Ninette. Rien de trop intense : une étape raisonnable, et surtout, mon tout premier Airbnb du voyage. Jusqu’à maintenant, j’avais toujours dormi dans des hôtels ou des motels. Par contre, à Belmont, ya pas de commerces, et encore moins d'hôtel. Je suis parti à 4h05 du matin, ventre vide. Le déjeuner de l’hôtel n’était pas encore en service et, je n’avais pas envie d’attendre. Heureusement, douze kilomètres plus loin, il y avait une Morden sur ma route avec un Tim Hortons. L’objectif du moment était simple : pédaler jusqu’au café et vivre ensuite.

Il y avait toutefois un petit quelque chose de différent ce matin. Mon sac à dos était plein à craquer. La raison? On est le 1er juillet, fête du Canada, et apparemment, au Manitoba, on ne fait pas semblant de célébrer ça : tout est fermé. Pas « certaines affaires », non non — tout. Épiceries, dépanneurs, stations-service, jusqu’au moindre petit kiosque à slush. Alors hier, j’ai dû me transformer en stratège de la survie moderne : un sandwich pour le dîner, un autre pour le souper, et, parce que Belmont (ma destination du jour) est une ville fantôme, un troisième sandwich pour le déjeuner du lendemain. Bref, je me promenais avec une épicerie portative dans le dos. Et mine de rien, ces petits rectangles de pain et de protéines deviennent étonnamment pesants quand ils s’empilent.

J’ai englouti mon Tim Hortons sans histoire, un petit moment de normalité dans cette journée qui s’amorçait en douce. Ensuite, cap plein ouest. Je le savais d’avance : les vingt premiers kilomètres allaient grimper solide. Presque 200 mètres de dénivelé, mais étalés juste assez pour te faire croire que t’es juste pas en forme. Un faux-plat traître, sournois, interminable, le genre qui te gruge le moral plus que les mollets. Et bien sûr, parce qu’un faux-plat sans vent de face, ce serait trop facile, le vent soufflait lui aussi de l’ouest. Un petit 20 km/h avec des rafales à 30. Rien d’apocalyptique comme la dernière fois, mais assez pour me ralentir, me décourager un peu, surtout avec mon sac à dos de sherpa. Bref, ça tapait plus fort que prévu.

J’ai fini par arriver en haut, quand même. C’était encore tôt, l’air était frais, le soleil commençait à se lever tout doucement, pas encore agressif mais déjà magnifique. C’est dans cette lumière dorée que je suis arrivé à Manitou. Et là, évidemment, mon cerveau s’est mis à faire des jeux de mots douteux à répétition : est-ce que j’allais rencontrer le grand Manitou à Manitou, au Manitouba? Est-ce que c’est là qu’il prend son café le matin? Est-ce qu’il roule en vélo lui aussi? J’ai gardé toutes ces réflexions pour moi, par respect pour mon équilibre mental, et j’ai filé sans m’arrêter. La ville en question se résumait à deux coins de rue sans le moindre commerce. Le grand Manitou, s’il était là, devait être en congé comme tout le reste de la province.

S’en est suivie une petite montée vers le nord, toute douce, presque encourageante. Comme une tape dans le dos du destin pour me rappeler que, oui, je suis encore capable d’avancer quand la vie ne décide pas de me lancer une côte dans la face pendant qu’un vent mal dirigé me souffle dans les narines. Ces quinze kilomètres ont été un pur plaisir. Pas de résistance, pas de soupirs, juste moi, mon vélo et un rythme fluide. Le genre de tronçon qui te fait presque douter de la réalité, comme si quelque chose allait forcément mal tourner. Et effectivement, après cette parenthèse enchantée, j’ai viré de bord et repris le cap vers l’ouest. Retour au conditions habituelles.

En roulant, j’ai commencé à remarquer un truc qui m’a franchement surpris : le français est partout. Pas juste un petit mot ici et là, non, vraiment partout. Sur les panneaux publicitaires, les pancartes de signalisation, les affiches de rues. Même les noms de villes avaient un petit accent bien de chez nous : Notre-Dame-de-Lourdes, Saint-Claude, et puis évidemment Belmont, ma destination du jour. On est loin des noms à consonance texane ou des bleds perdus genre “Moosejaw Junction”. Non, ici, ça sonne presque comme chez grand-maman. Ce côté familier, inattendu, ça m’a fait du bien. Comme si j’étais tombé sur une petite bulle de Québec en plein milieu des Prairies.

Le soleil a fini par grimper pour de bon, et avec lui est venu un petit rappel pas trop subtil que la chaleur, ça peut être traître. J’ai réalisé quelque chose d’important, voire légèrement inquiétant : quand je me bats contre un vent de face par 30 degrés au gros soleil, je sue comme un champion… sauf que tout s’évapore. Résultat : je n’ai jamais l’impression d’être mouillé, ni même d’avoir si chaud que ça. Mon corps fait sa job de thermorégulation à merveille, mais il le fait en vidant mes réserves d’eau à une vitesse folle. J’ai bu, rebu, racheté du Gatorade, pris de l’eau, tout ce que je pouvais, mais malgré ça, quand je suis arrivé à Baldur, la dernière petite ville avant la fin, j’étais complètement sec. Littéralement. Il ne restait que quinze kilomètres à faire, mais il fallait que je trouve de l’eau tout de suite, maintenant. C’était devenu une urgence.

Évidemment, on était le 1er juillet, et comme tout le reste de la province, Baldur était en mode pause. Tout était fermé, verrouillé, désert. Mon dernier espoir, c’était un hôtel que j’avais repéré sur la carte. J’y suis allé… pour me retrouver devant un chantier de rénovation vide. Aucun humain à l’horizon, donc encore moins de bouteilles d’eau. Mais dans ce désert anhydre, j’ai aperçu un petit miracle : un arrosoir branché à un robinet de rue, probablement là pour entretenir les quelques fleurs municipales. J’ai débranché l’arrosoir, ouvert le robinet, et… tadam! Une fontaine d’eau bénite. J’ai bu un litre directement, sans cérémonie, sans pudeur. Juste moi et la tuyauterie urbaine, en parfaite symbiose. Sans ce petit jet providentiel, les derniers kilomètres auraient été une traversée du désert version prairie.

Pendant que j’étais là, en train de m’hydrater comme un animal échappé du zoo, j’ai pris une photo. Sur l’image? À peu près 60 % de la ville de Baldur. Le seul bout qui manque, c’est le parc derrière moi avec le gazebo où je m’étais réfugié. Une ville microscopique, mais qui m’a sauvé à sa façon.

Le reste du trajet s’est déroulé sans surprise… ou presque. Je suis arrivé à destination vers 13h30, juste à temps pour esquiver les grosses chaleurs de l’après-midi. Une arrivée en douceur, avec un soupir de soulagement, et le sentiment d’avoir gagné une petite bataille contre les éléments.

En visitant mon Airbnb, j’ai eu un moment de bonheur pur : une laveuse et une sécheuse, avec du savon fourni en prime. J’ai littéralement vidé mon sac et lancé une brassée de tout ce que je possède. Comme je n’ai pas vraiment une garde-robe de rechange dans mon sac à dos, j’ai passé l’heure suivante à niaiser tout nu à côté de la laveuse, en attendant qu'elle finisse son cycle. Ça faisait quatorze jours que je lavais mon linge à la mitaine, dans des lavabos d’hôtel, avec du shampoing comme détergent improvisé. Ça nettoie… mais c’est pas pareil. Rien ne bat la satisfaction d’une brassée de lavage bien chaude, qui sent mieux que le compromis. Un petit luxe banal, mais que j’ai savouré.

Pour les prochains jours, si Dame Nature tient parole, le vent devrait enfin changer de bord. Ce qui serait une excellente nouvelle… si ce n’était du fait que la chaleur, elle, compte bien rester. Mais bon, on ne peut pas tout avoir. Un peu de vent dans le dos contre quelques degrés de trop, je prends le deal. Demain, après un petit 86 km, je vais retrouver la route transcanadienne. Et là, enfin, retour progressif à la civilisation : des arrêts tous les 15 kilomètres, des commerces, de l’eau sans avoir à dévisser des arrosoirs de rue… bref, un semblant de confort.

Et puis aujourd’hui marque aussi une étape symbolique : jour 14 sur 28. Techniquement, j’ai donc franchi la moitié du parcours. Une pensée réconfortante, même si mes jambes, elles, ne comptent pas les jours mais bien les kilomètres et le dénivelé.

3 thoughts on “Jour 14 – Traverser les champs

  1. Ha mon adorable Philippe, mais quel plaisir de t’avoir dans mon petit rituel sacré: toi, tes aventures épique et mon café réconfortant du matin. Tes histoires sont meilleures que des croissants! Croustillantes, surprenantes et parfois dorées sous la chaleur accablante du soleil. À mi-chemin, tu ne te décourage pas, tu pédales toujours aussi fort et moi je te lis toujours aussi ravie avec quelques fou rires (la coquerelle sous la moutarde… c’est vraiment ta meilleure 😉

    Continue de faire chauffer tes mollets mon grand Manitou! Je m’occupe de la maison et des menous 🙂

    P.S. Juste pour toi…

    C’est quoi le nom de la femme à John Deer?
    Demande à John y va te le Deer!
    Et c’est quoi le nom de son frère?
    C’est Paul, mais faut Paul Deer!

  2. Salut Philippe, je lis tes périples du voyage à vélo (levés à la brunante, côtes a monter, accotements étroits, routes de graviers, mouches autour de toi, soleil toride, pluies diluviennes, crampes, fatigue aigue, repas diètes, et j’en passe…) et malgré tout, tu gardes le cap. Je me sens gêné de lire tout ça alors que je suis installé confortablement dans ma balancelle. Mais c’est plus fort que moi, tes aventures me captives énormément. Lache pas! Je découvre chez toi une personne pleine d’optimiste, courageuse et discipliné.

  3. Bien le bonjour, partenaire !
    On dirait bien que tu mènes une vraie vie de vaurien, à t’arrêter ici et là comme un coyote solitaire. Les décors que tu croises, c’est du tout craché Far West, avec ses villes qui ont l’air sorties d’un film de cow-boys. Pourvu qu’il n’y ait pas de duel en plein soleil, ça ferait une sacrée histoire à raconter au coin du feu ! Et tu traces ta route, hein, avec tes 130 bornes par jour, un vrai pistolero de l’asphalte ! Au plaisir de te lire , n’oublies pas de.mettre photo de bâtiment. A+

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *