Jour 15 – Rouler avec les « petits criss »

Ce matin, je me suis réveillé au doux son de la pluie qui tambourinait sur le toit du AirBnB. Un AirBnB absolument magnifique, soit dit en passant, du genre qui te donne l’impression étrange mais rassurante d’être chez toi alors que t’es à des milliers de kilomètres.Tout autour de moi, il y avait des clins d’œil au Québec : des dessins du château Frontenac accrochés aux murs, des aimants de la province collés sur le frigo… Le café, lui, c’était du Van Houtte bon marché, exactement comme celui que je bois à la maison. Et grâce à une petite cafetière, j’ai pu me faire mes six tasses habituelles, versées, avec une élégance toute personnelle, dans un grand verre à bière.

J’étais bien. Trop bien. Le genre de bien qui te colle à la peau et t’empêche de décoller. Résultat : J’ai siroté mon café pendant une heure et demie, comme un vieux monsieur en retraite contemplative, avant de me décider à partir. Il devait être dans les 6h30 quand j’ai finalement enfourché mon vélo. J’avais fait mes devoirs la veille : 161 km à parcourir aujourd’hui, avec un plan précis pour arriver pile à 16h à mon hôtel à Virden, l’heure officielle du check-in. Une journée coupée en deux : première moitié dans les campagnes, deuxième sur la route 1. Et la cerise sur le sundae? Un vent d’est. Oui, oui, un vent dans le dos! Après des jours à me battre contre l’air, c’était le jackpot météorologique. J’avais pas mal d’espoir. Les routes, elles, avaient eu le temps de sécher depuis la pluie. L’asphalte était lisse, presque accueillant. J’ai donc filé vers Minette avec une humeur étonnamment légère et l’impression que, pour une fois, l’univers avait décidé de me donner un petit break.

Ça faisait un bout que je n’avais pas ressenti ça : le sentiment d’avancer quand je pédale. Pas juste de mouliner pour rester à la même place, pas de bataille contre un vent de face à 30 km/h ou des côtes à se demander si je traîne un piano à queue. Non, là, chaque coup de pédale me propulsait pour vrai. C’est un feeling absolument merveilleux. Y’a eu des journées dernièrement où je commençais sérieusement à douter. Douter que j’allais être capable de me rendre au bout. Douter de mes jambes, de ma tête, de mon vélo. À force de me battre contre les éléments, je me demandais si j’étais pas juste un gars un peu trop entêté qui aurait mieux fait de rester à la maison avec ses saucisses à déjeuner. Mais aujourd’hui, c’était le contraire total. J’avais l’impression que tout était possible. J’aurais pu continuer encore, bien au-delà de l’hôtel que j’avais réservé. Rouler jusqu’à ce que la route se termine. Ou que je sois enfin allé assez loin.

Les routes de campagne au début de la journée étaient splendides. Des vallons doux comme des vagues figées dans le temps. Le Manitoba, contrairement à ce que la rumeur laisse croire, ce n’est pas juste un gigantesque terrain de curling avec du maïs. Il y a du relief, de la texture, et surtout, des paysages qui donnent envie d’écrire des poèmes champêtres. Des grands champs de gazon parfaitement peignés, ponctués de petites maisons toutes mignonnes plantées là comme si quelqu’un avait fait « clic » sur un simulateur de ferme idéale. Et partout autour, des petits oiseaux perchés sur les fils électriques, en train de discuter en langage couicoui de leurs histoires d’oiseaux.

Mais parmi eux, y’en a une gang qui sont clairement pas sur la même longueur d’onde. Les espèces avec les ronds rouges sur les ailes. Je sais plus leur nom, mais on pourrait les appeler les « petits criss ». Ils sont agressifs comme des chauffeurs de taxi pris dans le traffic. Je passe tranquille, le regard rêveur, et bang! Ils me foncent dessus comme si j’avais insulté leur mère. Couicouicouicouicoui, ils plongent, ils zigzaguent à ras de casque, puis finissent par me lâcher quand ils estiment que j’ai bien compris la leçon. Mais bon, ça fait partie du charme rural, ces petites créatures lunatiques. C’est la campagne avec un soupçon d'attaque aérienne.

En traversant les campagnes, je suis passé à côté de Wawanesa. Une village microscopique qui compte à peine 500 habitants et qui contient à peu près… rien. Rien, sauf une chose : une méchante grosse compagnie d’assurance. Le genre d’entreprise tellement massive par rapport à la taille de la place qu’on a l’impression qu’elle a été construite en premier, et que la ville s’est développée autour juste pour avoir des employés à proximité. Même les pancartes de bienvenue le crient haut et fort : ici, c’est Wawanesa, berceau de la compagnie d’assurance du même nom. On sent que la ville s’accroche à ça comme à une médaille d’honneur. C’est presque touchant, en fait. Ils auraient pu dire « Bienvenue à Wawanesa, capitale mondiale du calme plat » ou « Wawanesa, là où le Wi-Fi hésite », mais non. Ils ont choisi leur fierté, et ils la brandissent fièrement. Et qui suis-je pour juger?

Les campagnes ont continué à défiler, et moi avec. J’ai poursuivi sur la route 2, qui n’était franchement pas terrible. Pas d’accotement, rien pour rassurer un cycliste, juste une ligne blanche et l’infini. Ça aurait pu être un enfer logistique, mais le trafic était nul. Un genre de route oubliée des automobilistes, mais parfaite pour moi. Ensuite, j’ai bifurqué sur la route 10, direction Brandon. Et là, surprise : la ville m’a paru étrangement familière. En traversant le centre-ville, j’ai eu une impression de déjà-vu. C’est relativement gros, animé, et surtout… il y avait tous les magasins que je connais. Un Cora, un East Side Mario’s (que je n’avais pas vu depuis une éternité), un Pita-Pit, et toute une ribambelle d’enseignes familières qui m’ont fait l’effet d’un petit retour à la civilisation. J’étais presque ému de revoir tout ce beau monde en un seul coin.

C’est là que j’ai mangé le plus gros burrito de toute ma vie. Un monstre compact, littéralement farci de trois pelletées de bines noires. Un vrai sac de sable comestible. Et avec le recul… je me demande si c’est pas ça qui m’a propulsé si vite pendant la deuxième moitié de ma journée...

Justement, c’est à Brandon que s’est terminée la première moitié de ma journée, celle dans les campagnes bucoliques, avec les petits oiseaux hystériques et les maisons de carte postale. À partir de là, j’entrais dans un autre monde : celui de la route Transcanadienne. La légendaire route 1. Celle que je vais suivre pendant un bon bout de temps, que ça me plaise ou non.

La Transcanadienne, c’est pas une route qui se donne en spectacle. Elle ne cherche pas à être jolie. Elle est là pour une seule chose : être efficace. Et aujourd’hui, elle l’était. Avec le vent parfaitement dans le dos, un accotement large et pas trop de cochonneries dessus, je dévorais les kilomètres à une vitesse indécente. Évidemment, côté paysage, ça ne fera pas la couverture de National Geographic. Ça reste une autoroute, avec tout ce que ça implique. De chaque côté : des champs. Encore des champs. Rien que des champs. Si t’aimes les blés d’Inde et les bottes de foin, c’est l’orgie visuelle. Sinon, ben… disons que t’apprécies le sentiment d’avancer.

C’est sur cette même route 1 que j’ai vu, pour la toute première fois, des pompes à pétrole. Pas dans un musée, pas en photo, pas dans un épisode des Simpsons… non, pour vrai, là, dans les champs. Et, attention, elles pompaient du pétrole! Ces machines-là m’ont toujours fasciné. Depuis que je suis petit, je les vois dans les cartoons : ces bras mécaniques qui montent et descendent comme s’ils faisaient de la musculation molle à l’infini. Les voir en vrai, c’était un peu comme rencontrer une célébrité de mon enfance. Bon, ils étaient loin dans le champ, je les ai zoomés en photo comme un paparazzi. Mais si j’en croise un de plus proche… il n’est pas exclu que je débarque de mon vélo pour aller inspecter l’engin comme un vrai détective du bitume.

Un autre détail marquant de la journée — que vous pouvez peut-être voir sur les photos que j’ai envoyées, c’est le ciel. Il n’était pas vraiment bleu aujourd’hui. Plutôt gris, avec une teinte brunâtre, un peu comme si quelqu’un avait mis un filtre dramatique sur le paysage. La cause : des feux de forêt, 200 km plus au nord-est, qui envoient leur fumée jusque chez moi, portée par un vent du nord-est bien motivé. Ça ne m’a pas trop incommodé pendant que je roulais. Pas d’irritation majeure, juste une petite voix rauque ce soir, façon chanteur de country qui essaye un come back mais qui a trop fumé pendant sa dépression. Mais l’effet visuel était frappant. Cette espèce de brume teintée, suspendue au-dessus des champs, donnait à la Transcanadienne une allure presque post-apocalyptique.

Pendant toute cette avancée-là sur la Transcanadienne, je me suis inventé un petit jeu. Bon, « jeu » est peut-être un mot un peu généreux, mais ça m’a tenu occupé. Le principe est simple : évaluer à l’œil nu la distance qui me sépare de ce que je vois à l’horizon. C’est un truc qu’on peut rarement faire dans la vie de tous les jours. Y’a toujours des arbres, des courbes, des montagnes, des bâtiments, quelque chose pour te couper la vue. Mais ici, dans cet univers plat comme une feuille de papier placée sur une table d’ingénieur, tu peux voir super loin. À un moment, j’ai spotté une station-service à l’horizon. Là, je me suis dit : « Bon, elle est à combien, celle-là? Quatre kilomètres? Trois? Cinq? » Et je vérifiais sur mon GPS. Répète ça assez souvent, et tu développes un certain talent pour estimer les distances à vue. Ce qui, on va se le dire, ne changera probablement pas le cours de ma vie, mais qui donne une certaine satisfaction. Un superpouvoir inutile de plus dans ma collection. Fun fact : la station service sur cette photo est a 1,5 km

Je suis finalement arrivé à Virden. Une ville... comment dire... plutôt anodine. Pas désagréable, pas remarquable non plus. Leur slogan affirme fièrement que la ville est située « en plein milieu », et, c’est vrai. Tu ouvres une carte du Canada, tu mets ton doigt au centre, et t’es pas mal à Virden. On sent qu’ils ont tiré un certain orgueil géographique de cette position médiane.

Demain, c’est une autre journée, assez courte : 113 kilomètres jusqu’à Whitewood. Et comme bonus, je vais traverser un fuseau horaire. Ce qui veut dire que je peux partir une heure plus tard… et arriver à la même heure. Jackpot temporel. Je vais profiter du déjeuner de l’hôtel, m’offrir un café de plus, peut-être même deux. Et en prime, je vais traverser une frontière provinciale : demain, c’est la Saskatchewan. Mais bon, une chose à la fois. À demain!

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