Aujourd’hui, c’était censé être une journée facile. Et, surprise : ça l’a été. Un 113 km en ligne droite vers le nord-ouest, de Virden jusqu’à Whitewood, sans détour, sans embûche, sans grande aventure. C'était ma plus courte journée de prévue de tout le trajet. Ça a tellement bien roulé que j’en suis presque gêné. J’ai l’impression de frauder ceux qui sont en attente d'épopées incroyables.
Le départ a été un peu brouillon. Je voulais éviter de partir trop tôt parce que je changeais de fuseau horaire aujourd’hui. En gros, même en décalant mon départ d’une heure, j’allais arriver à la même heure locale. Une belle occasion de dormir un peu plus… que la météo s’est empressée de ruiner.Quand je me suis levé, il pleuvait. Une petite bruine fatiguante jusqu’à 8h. Alors j’ai fait ce que tout bon humain fait dans ces circonstances : j’ai traîné au déjeuner de l’hôtel. Et là, j’ai fait une rencontre technologique digne de figurer dans un musée de la joie : une machine à crêpes automatique. C’est un genre de petit convoyeur futuriste. Tu appuies sur un bouton, ça fait des bip bip dignes d’une capsule spatiale, les engrenages s’activent, et deux minutes plus tard, comme par magie, deux petites crêpes bien rondes tombent directement dans ton assiette. C’est simple, c’est efficace, c’est fascinant. Je regardais ça aller comme un enfant devant un tour de magie. Puis je suis reparti, mon cœur réchauffé par l'ingénierie des déjeuners.

Quand j’ai enfourché mon vélo, le ciel faisait encore sa diva incertaine. J'ai même reçu deux ou trois petites gouttes, juste assez pour m’envoyer un message passif-agressif. Rien de sérieux mais assez pour me faire rouler avec un œil sur la route et l’autre sur les nuages. Heureusement, le ciel s’est vite calmé. Les nuages se sont écartés comme un rideau de théâtre après un mauvais numéro d’audition, et en peu de temps, la menace de pluie avait complètement disparu. C’était terminé, réglé, classé. Le reste de la journée pouvait commencer pour de vrai.

Presque tous les “villages” que j’ai traversés aujourd’hui tiennent davantage du mirage administratif que de véritables lieux habités. La plupart ne méritent même pas le titre de village : c’était, au mieux, trois cabanes éparpillées le long de l’autoroute, collées à une intersection anonyme. Aucun commerce, aucun panneau de bienvenue, parfois même pas de nom lisible. Juste une route qui coupe l’autre, et hop! un point sur la carte. Aussi bien dire que je ne me suis pas attardé. Rouler droit devant restait l’option la plus excitante.

Mais bon, même continuer tout droit, c’était pas exactement palpitant non plus. Parce que dans ce coin-là, y’a strictement rien. Le vide. L’infini du néant. Un décor tellement plat et désert que même les mouches doivent s’ennuyer. Des champs à perte de vue, une route qui file sans jamais fléchir, et moi, là-dedans, à pédaler comme si je traversais le background de Windows 95. Puis, au bout d’une quarantaine de kilomètres, un événement majeur est survenu. J’ai changé de province. BAM! « Bienvenue en Saskatchewan », qu’elle disait, la gigantesque pancarte. J’ai failli sortir un tapis rouge pour l’occasion. Dans ma tête, deux chansons ont commencé à se battre pour la première place : celle de Mononcle Serge et celle des Trois Accords. Deux hymnes qui ne présentent pas la province sous son meilleur jour.
Je me suis arrêté un petit moment à côté de la pancarte. Petite pause cérémoniale, peut-être un mini selfie avec le panneau, puis j’ai remonté sur mon vélo pour aller explorer d’autres joyaux du néant, ces villages anonymes qu’on traverse sans jamais s’en souvenir.
Il y a même un moment où j’avais un plan. Un vrai, avec intention et tout : m’arrêter à Burrows, un nom qui sonne vaguement important, genre avec un poste à essence poussiéreux pis peut-être un dépanneur qui vend du Gatorade tiède à 4,25$. J’avais soif, j’étais prêt. Pis j’ai roulé… et roulé… et roulé encore. À un moment, je regarde mon GPS et je me dis : « Hein? Je suis supposé être dans le village là, non? » Eh bien non. J’étais déjà deux kilomètres passé. Le village de Burrows, je l’ai littéralement traversé sans le voir. Invisible à l’œil nu. Une sorte de légende urbaine en plein champ. Ça donne une bonne idée du niveau d’imposance de la place.

Ma ville d’arrivée, Whitewood, n’était pas franchement plus populeuse que les points sur la carte que j’avais croisés toute la journée. Une petite bourgade tranquille, dont le clou du spectacle est… un Dairy Queen. Le gros happening local. J’imagine que les ados du coin (tous les trois) y vivent leur été au complet, entre cornets molles et blagues semi-drôles dans le stationnement. À part ça, pas grand-chose. Mais j’ai trouvé un petit hôtel dans le coin, et pour vrai, c’est un bijou. Tenue par des chinois absolument adorables, toujours souriants, d’une gentillesse qui ferait rougir une pub de soupe Campbell. L’endroit est propre, charmant, presque trop parfait pour exister. Le genre de place où tu t’attends à ce qu’un lapin en salopette vienne t’accueillir à la porte. Si un jour vous m’écrivez et que je ne réponds pas, ne cherchez pas bien loin. Il se pourrait que je sois ici, perdu dans la mignonnerie rurale, en train de me dire que finalement, un Dairy Queen, c’est peut-être tout ce qu’il faut pour être heureux.

C’est pas mal tout pour aujourd’hui. Une journée où il s’est littéralement rien passé. Et c’est pas étonnant quand on pense que j’ai passé ma journée à suivre la route 1. Cette route-là, c’est pas une route faite pour être belle. C’est pas là pour faire rêver. Mais pour l’efficacité, y’a pas mieux. Demain, direction Regina. J’ai droit à une journée de congé là-bas, mais avant ça, il y a 175 km. Je vais probablement décoller très tôt parce que les vents vont virer en début d’après-midi. Du bon vieux vent du nord-ouest, relativement fort, qui va me frapper en pleine face… ou en diagonale dans la face, ce qui est à peine mieux. Comme je roule vers l’ouest, je vais avoir ce petit angle sournois qui rend chaque coup de pédale un peu plus insultant. Heureusement, la température devrait être un peu plus clémente. Aujourd’hui, c’était un ressenti de 37. Une chaleur qui fait fondre le cerveau à travers le casque. Demain, on annonce un poil plus frais. Et si le manitou de la météo veut bien me faire une faveur cette nuit, peut-être que les vents changeront. On peut toujours rêver.

Philippe, je te suis depuis le début. C’est tellement intéressant, bien raconté et surtout bien écrit. Tu es tout un phénomène !!! Il n’y a que toi pour nous faire vivre ton expérience comme ça. Bonne route