Aujourd’hui, je m’attendais à une journée un peu pénible. Pas catastrophique, juste… exigeante. Surtout parce que je redoutais de me taper du vent d’en face dans la deuxième moitié du trajet. C’est effectivement arrivé, mais mollo. Juste assez pour faire suer un peu, pas assez pour faire sacrer.
Heureusement, j’avais une longueur d’avance sur la fatigue : j’ai dormi comme une bûche dans mon petit motel à Whitewood. À un moment donné, j’ai ouvert un œil, frais comme une rose, persuadé qu’il était l’heure de partir. J’ai regardé l’heure : 22h15. J’étais allé me coucher à 19h15. Mon cerveau, dans un éclair de lucidité nocturne, a pensé : « Mais c’est merveilleux! Il me reste presque toute une nuit complète de sommeil en bonus! » Quand je me suis vraiment réveillé le lendemain matin, j’étais d’attaque, complètement rechargé. On appelle ça un bon départ.
Les premiers kilomètres, honnêtement, c’était du remplissage. Le genre de tronçon où tu pédales plus pour faire avancer la journée que pour admirer le paysage. Quand je suis parti, le soleil était déjà assez haut pour que mes lumières soient inutiles. Tous les vingt kilomètres environ, un village surgissait de nulle part. Toujours le même modèle : une station-service, deux silos, et pas grand-chose d’autre. J’ai donc enchaîné Broadview, Grenfell, puis Wolseley, des noms qui ne disent pas grand-chose à personne, sauf peut-être aux amateurs de panneaux routiers de la Saskatchewan.

J’aurais bien aimé prendre plus de photos dans les premiers kilomètres, mais honnêtement, ça aurait juste été une série de copier-coller champêtres. Le décor est vaste, oui, mais surtout répétitif : des champs à perte de vue. Ce qui change, c’est le contenu du champ. Et là-dessus, mention spéciale au canola : ce jaune éclatant, c’est comme un petit party visuel dans l’immensité agricole. C’est joyeux, c’est vif, ça donne envie de sourire pour rien. À côté, les champs de blé ou d'orge, ben… disons qu’ils font plus dans le beige de l’âme.
Pour vous donner une idée de la platitude du coin, le grand événement topographique de ma matinée a été… roulement de tambour… un viaduc. Oui oui, une petite bosse pour passer au-dessus d’une voie ferrée. Et c’était presque émouvant : à son sommet, on voyait les champs s’étirer encore plus loin qu’à l’habitude. Un petit moment d’altitude dans un monde d’horizontalité. Puis, comme prévu, la route a replongé dans son aplatissement naturel.

Mais ça m’a fait réfléchir à quelque chose : ici, le chemin de fer, c’est pas juste un détail du décor. C’est l’épine dorsale de la région. Il longe la route sans jamais la quitter, comme un vieux compagnon de voyage. Tous les villages sont construits autour de lui, comme s’ils lui devaient leur existence. Et ils lui doivent pas mal tout, à vrai dire. Les trains sont omniprésents. Ils sont longs, bruyants, ils klaxonnent à chaque croisement et ils trimballent des tonnes de grain comme si c’était une mission sacrée. Des élévateurs à grains remplissent les wagons, les wagons partent ailleurs, on remet du grain, ça repart. Une boucle bien huilée, parfaitement assumée. C’est un mode de vie qui tourne autour du rail, un peu comme nous on tourne autour de l’auto.

Quand je suis arrivé à Wolseley, j’ai eu droit à un moment de tendresse architecturale : la petite halte routière la plus coquette de tout mon voyage jusqu’ici. Il y avait un gazebo avec des tables à pique-nique bien rangées, une petite cabane en bois avec l’inscription « Toilette publique » — mais attention, ce n’était pas juste des toilettes. À l’intérieur, une dame charmante tenait aussi un point d’information touristique. La toilette faisait double emploi. Très polyvalente. Il y avait aussi un deuxième gazebo, celui-là réservé aux signatures des passants. Les gens notent leur nom, d’où ils viennent, l’heure de leur passage, parfois une petite note touchante ou complètement absurde. C’est doux, ce genre d’endroit.
En entrant avec mon casque de vélo encore sur la tête, la madame m’a tout de suite demandé : « Ah! Tu traverses le Canada à vélo? » J’ai dit oui, un peu fier, pensant être un cas rare. Et là, elle m’a expliqué qu’il y en a beaucoup. Vraiment beaucoup. Elle en croise presque tous les jours à ce temps-ci de l’année. Eh ben. Moi qui pensais être une licorne, je suis en fait un mouton dans un grand troupeau à deux roues. Mais c’est beau aussi, cette idée d’être nombreux à faire le même genre de folie. On se suit sans se connaître.

J’ai profité de ma pause pour appeler mon père — c’est son anniversaire aujourd’hui. Bonne fête! Ensuite, j’ai avalé un peu de carburant (merci Gatorade), et je suis reparti. Parce qu’à partir de là, c’était officiellement le début de la deuxième moitié de ma journée.
J’avais anticipé que le vent allait tourner, et surprise, il a tourné. Résultat : un joli petit vent de face à 20-25 km/h, avec des rafales à 30 pour m’aplatir l’ego. J’ai connu pire ces derniers jours, mais ça restait suffisamment présent pour que mon moral parte en balade sans moi. Ce que je n’avais pas vu venir, par contre, c’est la montée. Moi, naïvement, je croyais que la Saskatchewan, c’était une immense table de billard — plate du début à la fin. Eh bien non. Ce n’était pas une côte franche, genre « eurk, je vais mourir ». C’était pire : un faux plat. Une montée de 150 mètres étalée sur 30 kilomètres. À l’œil nu, ça ne se voit pas. À la cuisse, par contre, c’est un supplice. Combiné au vent de face, ça donnait l’impression d’être complètement à bout. Je pédalais, mais dans ma tête, c’était la panique : « Qu’est-ce qui se passe? Est-ce que j’ai mangé n’importe quoi? Est-ce que je suis en train de vieillir d’un coup sec? Est-ce que j’ai ruiné mes jambes pour de bon? » La réponse était simple : non, non et non. J’étais juste en train de grimper un foutu faux plat de 30 kilomètres.

En plein milieu de cette montée sournoise, je suis tombé sur Sintaluta, une ville si petite qu’elle aurait facilement pu passer sous le radar. Mais quelque chose a accroché mon regard : un élévateur à grains. Pas n’importe lequel. Il avait une vibe différente, un air plus fatigué, plus marqué par le temps. Alors j’ai sorti mon téléphone et pris une photo, un peu par instinct.
Plus tard, en fouillant un peu, j’ai découvert que ce n’était pas juste une vieille bébelle rouillée : c’est carrément le plus vieil élévateur à grains du Canada. Construit au moment même où la voie ferrée atteignait la région, à la fin du 19e siècle. Et ce n’est pas juste une structure vieillotte : c’est un témoin d’une époque où Sintaluta servait de camp de base pour les travailleurs du rail. Les gars se rendaient là avec leur baluchon, posaient pied à terre, allaient construire plus loin, puis revenaient dormir, reprendre un peu de force, et repartir à l’ouest le lendemain. C’était comme un hub de pionniers. Apparemment, c’est aussi l’une des premières villes à avoir été incorporées dans toute la Saskatchewan. Une petite pause historique improvisée au cœur du vent et du faux plat — et oui, visuellement, l’endroit avait définitivement l’air de son âge.

Un peu plus loin, j’ai atteint Indian Head, qui, dans le contexte local, se qualifie presque comme une métropole. Un Subway, un Tim Hortons, un magasin général et deux stations-service : c’est le genre de combo qui te fait croire que tout est possible. J’ai opté pour le Tim, question de varier le menu, et je me suis offert deux wraps et un beigne. L’énergie du guerrier moderne. Il était autour de 13h. Rien de spectaculaire à raconter, mais ça m’a permis de me ravitailler, repacter mon stock et remettre une couche de crème solaire. Parce que même si la température reste douce, un bon 23-24 °C, le soleil, lui, n’est pas doux du tout. Il tape avec une intensité presque sournoise. Heureusement, la crème solaire fait sa job, et moi aussi : je me suis remis à pédaler, toujours dans ce foutu faux plat.
Parlant du soleil, en prenant ma douche ce soir, j’ai découvert une tragédie esthétique en devenir : sur ma joue gauche, on voit maintenant beaucoup trop bien la trace du strap de casque. Une belle ligne pâle, nette, précise, comme si quelqu’un avait masqué ma face avec du ruban à peinture avant de m’exposer au soleil pendant 17 jours. Résultat : rendu au mariage de ma belle sœur, je vais devoir poser profil droit, façon vedette de télé-réalité. Parce que sinon, sur les photos, on pensera que j’ai essayé de me déguiser en cycliste zébré.
Pendant que je continuais à grimper mon faux plat interminable, ma digestion a décidé d’entrer en scène. Comme toujours, un peu de carburant transformé en énergie, c’est bienvenu. Mais là, quelque chose a tourné au bizarre. Je ne sais pas si c’est le premier wrap, le deuxième ou ce beigne au potentiel douteux, mais j’ai commencé à gonfler. Littéralement. Mon ventre s’est transformé en montgolfière. Si quelqu’un m’avait balancé dans une piscine, j’aurais flotté avec l’élégance d’un matelas gonflable de luxe. C’était spectaculaire… et atrocement inconfortable. Je pédalais avec la sensation que même mes yeux étaient pleins de gaz. Une expérience sensorielle unique, disons.

Heureusement, pas longtemps après, j’ai atteint le sommet du faux plat. Un petit plateau s’est présenté, suivi d’une douce descente vers Regina. Et là, magie : j’avançais à toute allure. J’avais l’impression de voler. Mais avec le recul, une question me hante encore : est-ce que je descendais vraiment, ou est-ce que j’étais tout simplement propulsé par la libération progressive de mes ballonnements intestinaux? Mystère.
Et puis, tout à coup, quelque chose d’inattendu a percé l’horizon. À la place de la ligne verte classique, celle des champs qui se fondent dans le ciel, il y avait… des rectangles. Au début, c’était à peine perceptible. Des petits traits verticaux à peine plus hauts que le décor. Puis lentement, comme une image qui se télécharge à 56 kbps, ces formes se sont affirmées : des gratte-ciels. Oui, de vrais bâtiments, debout, là-bas, au bout de nulle part. En parallèle, la route s’animait. La circulation devenait plus dense, plus bruyante. Le bord de la route s’enrichissait : d’abord des cours à bois, puis des ateliers de réparation de tracteurs (ouverts 24/7, parce que dans les prairies, même les tracteurs n’ont pas de répit), puis des concessionnaires auto, et finalement… une ville. Une vraie. Lentement mais sûrement, le paysage avait muté sous mes roues. Je suis entré par l’est de Regina ma première impression a été franchement positive. En plein milieu du grand vide, quelque chose d’organisé, de vivant. Une petite touche d’urbanité plantée dans la prairie.
Au début, je suis passé par la classique ceinture de centres d’achats sans âme, ces no man’s lands pavés qu’on retrouve en périphérie de toutes les villes nord-américaines. Mais une fois cette zone franchie, le chemin m’a fait traverser un coin de Regina que j’ai trouvé franchement vivant, coloré, et étonnamment accueillant. C’était visiblement un quartier plus modeste, mais pas du tout misérable. Pas le genre de pauvreté qu’on associe à la détresse ou à l’abandon, juste un « pas grand-chose » tranquille. Des maisons un peu défraîchies, oui, mais aussi des enfants qui mangent de la crème glacée en gang sur le trottoir, des gens qui jasent devant des buanderies, une impression générale de communauté, de simplicité. Et ça faisait du bien. Rien d’alarmant comme les coins rough que j’ai déjà traversés en descendant vers le sud des États-Unis. Ici, c’était plutôt humain. Chaleureux, même. Boulevard après boulevard, le décor a tranquillement changé, les immeubles se sont faits plus hauts, et je suis arrivé au centre-ville. Rien de gigantesque, mais c’est propre, bien foutu, avec quelques bons restos, un peu de tout. Une ville bien correcte, Regina. Sans prétention, mais avec une vibe honnête.
C’est d’autant plus une bonne nouvelle que Regina marque la fin du chapitre 3 de mon périple. Demain, c’est journée de repos. Bon, « repos » est peut-être un mot un peu ambitieux, parce que j’attends un colis livré par Fedex. À l’intérieur : deux pneus neufs, une chaîne toute fraîche et des lames de rasoir. Oui, on est dans le domaine du pratique, de l’utile, du nécessaire. Les pneus de vélo, en général, c’est bon pour environ 3000 kilomètres. Et comme par hasard, j’en suis justement à 3000 kilomètres. La chaîne, elle, fatigue encore plus vite. Je ne l’ai pas encore inspectée, mais j’ai peu de doutes : elle doit être aussi étirée qu’un élastique de boîte à lunch d’écolier. Bref, c’est le bon moment pour un petit entretien. Ah, et les lames de rasoir… On en parle peu, mais ça aussi, c’est une histoire. J’étais parti avec un rasoir mais sans crème à barbe, question de ne pas transporter un tube de mousse pour le principe de 80 grammes de trop. Résultat : depuis le 14 juin, je me rase avec la même lame. Disons que ça coupe de moins en moins et que ça arrache de plus en plus. Autant dire que je m’autoépile à la douleur sourde. L’arrivée d’une lame neuve, ce sera presque une révélation mystique. Alors voilà. Une petite pause technique, et on repartira pour le chapitre 4. À dans deux jours!

Pas grand chose à voir a part des bâtiment de ferme ou la nature. Tous ce que j’ai chez moi sans effectuer un grand trajet. Vraiment tu as des vrais histoires. Comme ton rasoir qui coupe pus pentoute. A+ au plaisir de te lire.
Mettons qu’on passe par ici pour l’architecture!!