Il était environ 6 h 40 quand j’ai quitté la petite auberge de Caronport, à l’ouest de Moose Jaw. J’avais une grosse journée devant moi : 211 km au programme, et les prévisions parlaient d’un bon vent de côté. Je m’attendais à devoir forcer un peu plus que d’habitude… mais, disons que j’avais clairement sous-estimé dans quoi je m’embarquais...
À ce moment, il faisait un misérable 11 degrés Celsius. C’était mordant, le genre de froid qui te fait douter de la date affichée sur ton téléphone. On était le 8 juillet, damn… Et pourtant, j’ai dû sortir mon chandail à manches longues, ce qui est une insulte personnelle à mon idée de l’été. Dans mon monde, un 8 juillet, ça sent le goudron chaud, pas la laine humide.

J’ai aussi remarqué un petit détail qui m’a instantanément mis sur le qui-vive : mon pneu arrière était… comment dire… semi-mou. Pas tout à fait à plat, mais clairement pas aussi dur qu’il aurait dû l’être. Genre un bon 25 à 30 % de pression en moins, comme si quelqu’un avait décidé de le dégonfler à moitié juste pour me tester. Ce n’était pas encore dramatique, je pouvais rouler, mais dans ma tête, ça sonnait déjà comme un présage foireux. Je me suis dit que dès que je mettrais la main sur une ville avec un minimum de bon sens, je trouverais une station-service, un garage, un compresseur… n’importe quoi pour regonfler ça et retrouver ma précieuse pression.
Cette fameuse ville, c’était Chaplin — à une quarantaine de kilomètres de là où j’étais parti. Parfait timing. J’arrive, il y a un Esso juste là, idéal pour me prendre un Gatorade et mon café du matin. Et, comme cerise sur le sundae, juste en face : un commerce qui s’appelle “Chaplin Repair”. Tout ça avait l’air franchement prometteur. Je commence par demander au commis du Esso s’ils ont un compresseur pour pneus d’auto. Il me dit non, mais ajoute avec assurance : “Y’en a sûrement un au garage juste en face.” Ce à quoi je me dis “Parfait, c’est exactement ce que je voulais entendre.”
Sauf que, non. Le gars avait clairement une relation compliquée avec le concept de réalité. Le fameux “Chaplin Repair”, c’est un bâtiment abandonné depuis une époque révolue. Genre, y’a eu un resto là-dedans à un moment, mais ce qu’il en reste, c’est juste une banquette orpheline, toute seule au milieu du néant. Tout le reste a été arraché ou a disparu dans une sorte d’ouragan existentiel. Les portes sont barricadées, y’a de la poussière partout, et le seul compresseur en vue, c’est probablement un opossum qui fait des pets de temps en temps.
À ce moment-là, mon pneu arrière s’était encore affaissé un peu plus, comme s’il se disait lui aussi : « Allez, on abandonne. » Bref, il devenait urgent de faire quelque chose. Je me suis donc dit que j’allais explorer un peu la ville. On était autour de 7h30, une heure où normalement, dans une petite communauté, tu croises au moins quelqu’un qui sort promener son chien, qui boit son café sur le balcon, ou qui fait semblant de jardiner en pyjama. Du monde, quoi. Mon plan était simple : trouver une âme vivante, demander s’ils ont une pompe à vélo, et, qui sait, peut-être tomber sur un bon samaritain. Et même si la personne n’en avait pas, elle saurait sûrement qui, dans cette ville minuscule, pourrait me dépanner. Mais là, plot twist : Chaplin est une ville-fantôme. Littéralement. Des maisons qui ont l’air d’avoir été désertées pendant la crise du verglas, des commerces fermés à double tour, et pas un seul signe de vie. Même pas un chat errant. Rien. Juste le silence pesant d’un village qui a mis la clé sous la porte sans prévenir personne. J’ai donc abandonné l’idée de Chaplin comme terre d’espoir, et je me suis dit que j’allais endurer jusqu’à la prochaine ville et tenter à nouveau ma chance.
À peine sorti de Chaplin, je suis tombé sur un truc un peu étrange. Des dépôts blanchâtres à perte de vue, comme si quelqu’un avait déversé une cargaison entière de parmesan sur le bord de la route. Je ne savais pas trop quoi en penser. Du sel? De la potasse? Un autre minéral que je ne connais pas? Mystère. J’ai brièvement considéré la méthode scientifique empirique de terrain : goûter. Si c’était du sel, bingo. Si c’était de la potasse, ben... j’aurais eu les lèvres en feu pour deux semaines, mais au moins j’aurais eu ma réponse. Finalement, j’ai opté pour la prudence (et la préservation de mon épiderme buccal) et j’ai simplement continué mon chemin. Mais pas sans prendre une photo. Parce qu’honnêtement, ce champ de cristaux indéterminés sous le soleil matinal, ça ressemblait à un décor de science-fiction low budget, mais grandiose.


Là, faut comprendre que mon pneu arrière était officiellement en soins palliatifs. Il n’était pas encore à plat, mais clairement, il vivait ses derniers souffles de dignité. Et un pneu à moitié dégonflé, c’est pas juste un détail : ça fait grimper la friction au sol comme si j’étais en train de tirer une luge sur du papier sablé. Résultat : chaque coup de pédale demandait le triple d’énergie. Le soleil montait, la température aussi, et le vent de côté, fidèle à sa promesse, s’était levé pour venir me gifler gentiment, mais constamment. Je sentais que j’étais sur une pente glissante vers l’emmerdement majeur. J’avais bien mes deux bonbonnes de CO₂ en réserve, mais sachant que le pneu perdait déjà de la pression tout seul, j’hésitais à en gaspiller une pour rien. Parce que si ça ne tient pas, j’en perds une, et après ça, je suis foutu au moindre pépin. Alors j’ai adopté une stratégie de survie en zone sinistrée : rouler 15 kilomètres, m’arrêter, évaluer la situation. Est-ce que le pneu peut encore survivre un autre segment? Oui? Parfait, on continue. Non? On prend la bonbonne. Ce petit manège s’est poursuivi, comme un jeu “Seras-tu crevé avant la prochaine ville?”, jusqu’à ce que j’atteigne enfin Morse.
À Morse, je me suis arrêté pour un ravitaillement, l’espoir vaguement suspendu à un fil. En train de faire le plein, il y avait un pick-up qui tirait un véhicule récréatif. Je me suis dit : allez, tente ta chance. J’approche la dame, je lui demande en anglais s’ils ont une pompe à vélo. Elle se retourne vers son mari et lui crie — en français, surprise totale — « Hey Mario, est-ce qu’on a la pompe avec nous autres? » Là, mon cœur de cycliste en détresse a fait un petit bond. Non seulement ils parlaient français, mais en plus ils avaient bel et bien une pompe. Et pas n’importe quoi : une vraie pompe de qualité, le genre qui fait “pshhh pshhh” avec autorité. C’est comme ça que j’ai fait connaissance avec Louise et Mario, un couple qui voyageait vers Tofino avec leur maison roulante, partis un peu après moi mais dans le même grand périple. Ils étaient super chaleureux, et pendant qu’on jasait, Mario a regonflé mes pneus. Mon pneu arrière, c’était le choc : il était rendu à 30 PSI. Trente. Une honte. Un sacrilège mécanique. Il m’a remonté ça, avec le pneu avant, à un respectable 105 PSI, et d’un coup, mon vélo avait retrouvé sa dignité. Avant de repartir chacun de notre côté, on s’est dit qu’il y avait des chances qu’on se recroise dans deux jours, et qu’on irait peut-être souper ensemble. Des gens comme ça, tu veux les revoir.
Une fois les pneus regonflés, c’est comme si j’étais passé dans un autre univers parallèle. Un univers où l’effort mène à quelque chose, où pédaler sert à avancer — un concept que j’avais presque oublié après 90 kilomètres de lutte contre un tapis roulant invisible. Le contraste était tellement frappant que j’ai eu une petite épiphanie cycliste : rouler avec un pneu sous-gonflé, c’est comme courir avec une cheville molle : tu peux le faire, mais ça te scrape l’âme un kilomètre à la fois.
J’ai repris la route avec le moral regonflé que mes pneus. Sauf que pendant ce temps-là, le soleil, lui, avait décidé d’organiser son propre party en plein ciel. Déjà que la météo au départ annonçait 31, en roulant vers l’ouest, c’était clairement plus que ça. Environnement Canada commençait à lancer des alertes de canicule, et vers le milieu de journée, on flirtait allègrement avec les 33 degrés. Le genre de chaleur qui te fait fondre de l’intérieur même si tu bois un litre aux dix kilomètres.Comme si ce n’était pas suffisant, le vent avait décidé de tourner un peu aussi. Le vent du sud, il était devenu sud-ouest, ce qui, pour moi, voulait dire : vent en pleine face. Chaque mètre gagné était une petite victoire contre une entité invisible qui soufflait juste assez fort pour être désagréable. Et bien sûr, mon pneu arrière a recommencé à se dégonfler. Lentement, insidieusement. Au début, c’était subtil. Puis à un moment, j’ai donné une petite tape de routine, juste pour checker, et là, j’ai eu le flash : pneu avant encore bien dur, pneu arrière… pas mal moins. Et je me souvenais très bien qu’ils étaient identiques tout à l’heure. Alerte rouge. Je sors mon téléphone, je regarde mes options, et bonne nouvelle : la ville de Swift Current n’était pas trop loin. Et encore mieux : ils ont un magasin de vélos.

Je suis donc entré dans Swift Current en mode mission : trouver le magasin de vélos, sauver mon pneu, et repartir avant de me liquéfier sur place. Le magasin, je l’ai trouvé sans trop de peine, et à l’intérieur, le propriétaire était d’une gentillesse désarmante. Originaire de Montréal, il baragouinait encore un peu de français, avec ce petit accent d’ouest. Il était déjà en train de bricoler sur un autre vélo, donc j’ai dû patienter un peu. Mais honnêtement, c’était parfait. L’endroit était frais, j’ai pu boire de l’eau, me poser, et reprendre mes esprits après avoir passé une partie de l’après-midi à faire bouillir mon cerveau à 33 degrés sous un casque noir. Vers 15h45, il avait terminé de changer la chambre à air. Rien de majeur : une petite fente sournoise, assez discrète pour que je ne la voie pas venir, mais assez traître pour ruiner ma journée. Remis sur pied, j’ai quitté le magasin avec mes deux bouteilles pleines, totalisant 2,4 litres d’eau, et encore 56 kilomètres à parcourir avant ma destination. Sur papier, ça semblait gérable. Mais dans les faits? Partir à 15h45 pour faire 56 km avec un vent de face bien établi, ça mène tout droit vers une arrivée autour de 19h30. Et sachant que je voulais repartir le lendemain à 4h AM, disons que le timing commençait sérieusement à déraper.

Et ce que j’ignorais encore, pauvre innocent que j’étais, c’est que ces 56 kilomètres allaient se transformer en un véritable enfer terrestre. Pas un petit enfer symbolique, genre “ah c’était dur”. Non. Un vrai, un costaud, un modèle deluxe avec tous les extras : chaleur étouffante, vent hargneux, moral qui fond comme du cheddar sur un BBQ. Le genre de segment de route qui te fait reconsidérer tes choix de vie, tes priorités, pis ton rapport à la souffrance physique en général.
Il y a un mythe qu’on ferait bien de démolir une fois pour toutes : celui que la Saskatchewan est plate comme une galette. Bullshit. La vérité, c’est qu’il y a des vallons. Des vrais. Qui montent, qui descendent, et parfois, qui te regardent dans les yeux avec un petit sourire sadique pendant que tu les attaques à 11 km/h, le cœur au bord des pédales. Et comme si ces montagnes russes rurales ne suffisaient pas, le vent a décidé de participer lui aussi. Il s’est levé comme un colosse en colère, avec des rafales à 45 km/h qui semblaient vouloir me repousser à Morse. Pendant ce temps-là, le soleil continuait de faire sa job de toaster, avec ses 35 degrés en surface et un UV de 8 qui donne l’impression de cuire de l’intérieur. L’asphalte brillait. Littéralement. Comme s’il réfléchissait à comment me tuer doucement.
Après à peine quelques kilomètres, j’étais déjà complètement asséché. C’était presque angoissant. L’humidité ambiante ne dépassait pas les 20 %, ce qui crée cette illusion perfide : tu transpires comme un dégueulasse, mais ton linge reste sec. Aucun signe extérieur d’agonie, sauf les auréoles de sel qui s’accumulent sur tes vêtements comme les anneaux d’un arbre prêt à tomber, et cette soif vorace qui revient toutes les dix minutes comme une alarme biologique en mode panique. Je buvais. Je roulais. J’essayais de garder le cap. À un moment donné, je me suis arrêté pour une pause technique, et en voyant la couleur de ce que je produisais, j’ai compris que j’étais en déshydratation sévère. Genre, niveau “tu continues comme ça pis ton corps va envoyer un message de grève générale”. Alors j’ai bu encore plus, j’ai serré les dents, et j’ai continué. C’était un combat, un vrai. Le genre de section où tu comptes les kilomètres un par un, comme si chacun d’eux était un boss final. J’avançais cinq kilomètres à la fois, et encore là, chaque segment était lui-même une épreuve morcelée. Et malgré tout ça, il restait encore presque 35 kilomètres à rouler. Trente-cinq. Sous ce four solaire.

J’avais prévu un ravitaillement dans un petit village qui était annoncé par un panneau, plein de promesses hydratées. Sauf que quand je suis arrivé, c’était pas un village : c’était un concept. Un vide avec un nom. Le panneau aurait tout aussi bien pu dire « Ici, il n’y a rien. Bonne chance, étranger. » Panique légère. J’ai fait un petit calcul de survie mentale : il me restait combien d’eau? Il restait combien de kilomètres? Réponse : pas assez d’eau, trop de route. J’ai donc commencé à rationner, comme un cowboy dans un désert mental, une gorgée à la fois, en espérant que le prochain village ne soit pas aussi fictif que celui-là. Et là, comme dans un film un peu trop bien timé, un pick-up s’est arrêté devant moi. Un monsieur en est sorti, l’air de rien, et m’a tendu une bouteille d’eau froide. FROIDE. C’était comme recevoir un sort de guérison de niveau 12 lancé par un druide altruiste. Je ne sais pas à quoi je ressemblais, mais visiblement assez lamentable pour que des inconnus sur l’autoroute sentent le besoin urgent de me réhydrater. Et je les en remercie. Du fond de mes cellules desséchées.
Tous les kilomètres restants jusqu’à ma destination ont été une sorte de purgatoire rural. Pas un commerce. Pas une station-service. Même pas un dépanneur douteux avec un frigo à moitié vide. Juste des pentes interminables, le vent qui me frappait en pleine face comme un sèche-cheveux en mode turbo, le soleil qui continuait à me rôtir l’épiderme, et la sueur… la sueur invisible, évaporée avant même d’avoir pu exister. J’ai vidé ma dernière gorgée d’eau à cinq kilomètres de l’arrivée. Pile comme dans mon calcul. Et ces cinq kilomètres-là… je ne sais même pas comment les décrire. Un mélange de lente agonie, de flou cognitif, de corps qui s’éteint à petit feu. Chaque coup de pédale me vidait un peu plus. Mon cerveau tournait à l’économie, et j’avais cette sensation étrange d’être en train de me dissoudre doucement dans l’asphalte. Mais au bout de tout ça, comme un mirage solide : le petit hôtel mauve que j’avais réservé. Il était là. Réel. Immobile. Et il ne me restait plus qu’à y entrer en rampant dignement.
Quand je suis finalement entré dans le lobby — minuscule, bordélique, et chauffé comme un four à pain — il n’y avait absolument personne. Je pouvais à peine tenir debout. J’étais à deux doigts de me coucher par terre et de fusionner avec le tapis. En attendant que quelqu’un se manifeste, j’ai repéré une petite fontaine à eau, genre machine à roulette de bureau. J’ai réussi à me verser un verre, puis un deuxième, et ça m’a littéralement ramené à la vie juste assez pour ne pas tomber dans les pommes sur place. Le type de la réception a fini par arriver. Il m’a tendu la clé de ma chambre, pendant que moi, j’essayais tant bien que mal de former une phrase complète. Mon cerveau était en bouillie tiède. J’essayais de lui demander s’il connaissait un resto qui faisait de la livraison, mais ce qui sortait, c’était un mélange incohérent de “take-out”, “deliver”, “food me now please”. Il devait me regarder comme on regarde un pigeon blessé qui essaie de parler. À la fin, j’ai abandonné l’idée de parler et je lui ai demandé le papier des restos pour réfléchir tout seul, à tête reposée. Je suis monté à ma chambre, et là, ça a été une étrange combinaison d’émotions : la satisfaction immense d’être enfin arrivé, de pouvoir m’asseoir, boire, m’éteindre. Et en même temps, une petite déception. La chambre était microscopique, avec un look “fin de chantier pas fini”, et une propreté qui laissait à désirer. Mais à ce stade-là, même un vieux divan dans une remise m’aurait paru luxueux.

Quand j’ai refermé la porte derrière moi, je me suis accoté sur le petit comptoir de la chambre comme si c’était la seule chose solide dans l’univers. J’ai passé plusieurs minutes là, figé, le regard dans le vide, avec la certitude que j’allais vomir d’une seconde à l’autre. Mon corps était en mode redémarrage forcé. Je tentais juste de refroidir la machine, de remettre un semblant d’ordre dans mes pensées embrouillées. Au bout d’un moment, je me suis dit : “OK, étape suivante : aller chercher de l’eau.” J’attrape un petit verre en plastique, je m’avance vers la salle de bain, j’ouvre le robinet… ou du moins, j’essaie. Je tourne la poignée de l’eau froide et… rien. Nada. Le silence absolu d’un mécanisme mort depuis longtemps. La poignée était là, oui, mais comme décoration. Un accessoire trompeur, comme une plante en plastique trop confiante. Résultat : la seule option restante, c’était l’eau chaude. Et c’est donc avec résignation que je me suis versé un bon vieux verre d’eau tiède, spécial robinet brisé, en guise de récompense pour cette journée de souffrance.
Je suis retourné m’accoter sur le comptoir, toujours aussi vidé. J’avais à peine la force de porter le verre d’eau tiède à mes lèvres. C’était pathétique. Je me suis souvenu que j’avais encore quelques petites gommes dans le colis que ma blonde m’avait envoyé. J’ai ouvert le sachet comme on ouvre un trésor, en me disant : « Allez, au moins ça. Un peu de sucre dans le sang, ça ne peut que faire du bien. »J’ai mâché lentement, presque solennellement, en laissant le glucose s’infiltrer doucement dans mon système comme une lumière dans une pièce noire. Et là, j’ai repris une gorgée de mon eau — parce que bon, j’étais toujours aussi assoiffé. L’eau était infecte. Goût huileux, soupçon de vieille tuyauterie, parfum de réservoir à eau chaude qui n’a pas vu d’entretien depuis l’ère glaciaire. Peut-être même une petite touche de biofilm invisible, ce cocktail qu’on ne voit pas mais que nos papilles détectent instantanément.J’ai eu un haut-le-cœur. J’étais tellement à bout que j’en riais jaune en me disant : « Voyons donc… même boire de l’eau, c’est rendu un obstacle. » Pendant deux ou trois minutes, j’ai pleuré dans ma tête. Pas de larmes, juste un petit chagrin silencieux, en mode “quel bordel de journée”.Puis, lentement, le sucre a fini par atteindre mon cerveau. Une petite étincelle d’énergie est revenue. Juste assez pour me redresser un peu. Et là, dans un mélange de désespoir et de résignation, j’ai regardé mon verre d’eau huileuse… et j’ai bu.
Après mon cinquième verre d’eau chaude louche, j’ai commencé à reprendre un peu mes esprits. Suffisamment, en tout cas, pour me commander une immense lasagne et un déjeuner pour le lendemain. Rien de mieux qu’un combo gras-fromage pour signaler au corps que la survie est en bonne voie. Avec ce petit regain d’énergie, j’ai enfin osé affronter la réalité sordide de la chambre. C’était franchement dégueulasse. Du genre à te faire douter que quelqu’un ait un jour nettoyé autre chose que la serrure. Je me suis dit : c’est sûr qu’il y a des punaises de lit là-dedans. C’est écrit dans l’air, dans l’odeur, dans le couvre-lit douteux aux motifs d’un autre siècle. Alors je me suis mis en mode CSI. Inspection complète du matelas, des coins, des coutures, des murs, de tout ce qui pourrait abriter une colonie affamée. Rien. Zéro punaise. Ce qui, honnêtement, m’a presque déçu tant j’étais préparé à la guerre. Mais surtout, ça m’a rassuré. Parce que même si j’avais trouvé quelque chose… j’étais coincé. C’était le seul motel du coin. Et on s’entend que je n’allais pas reprendre le vélo pour aller dormir dans la prochaine ville. S’il y avait eu des punaises? J’aurais mis mon sac dans la douche, me serais enroulé dans le rideau de douche comme un burrito paranoïaque, et j’aurais dormi là, en cohabitation passive-agressive avec la faune locale.
C’est dans cet état, semi-décomposé, vaguement lucide, avec des traces de lasagne sur l’âme, que j’ai écrit mon histoire de la veille. Un jour de retard, oui. Mais honnêtement, ça tenait presque du miracle que j’arrive à aligner trois mots après une journée aussi épouvantable. Et c’est aussi pour ça que l’histoire que vous êtes en train de lire est elle aussi arrivée avec une journée de décalage.
À bien y penser, quand je suis parti le matin avec mes manches longues et mes doigts gelés à 11°C, je ne me doutais pas une seconde de ce qui m’attendait. J’étais loin de me douter que cette journée allait se transformer en véritable odyssée — une quête pour trouver de l’air (au sens le plus littéral possible), me faire de nouveaux amis providentiel, me battre contre un soleil enragé et une déshydratation sournoise, me perdre dans une ville inconnue à la recherche d’un mécano capable de me redonner un pneu digne de ce nom. Tout ça, dans une seule journée. Et moi qui pensais juste aller d’un point A à un point B. Faut croire qu’en vélo, même le trajet le plus simple peut se transformer en épopée.
