Jour 18 – Remettre la machine en route

Après des heures et des heures d’attente qui auraient pu servir à faire une maîtrise en patience appliquée, j’ai eu un frisson quasi sensuel en voyant, le matin du 7 juillet, cette douce notification : « Votre colis est dans le camion FedEx pour la livraison ». Livraison prévue avant 17h, qu’ils disaient. Traduction : ça va arriver à 16h59, avec un soupçon de mépris dans le regard du livreur.

Je m’étais donc résigné à cette fatalité logistique quand, surprise agréable, le paquet est arrivé à 14h30. Ce qui laisse entendre que le livreur a probablement fait le tour de la ville en forme de spirale, en partant de ma rue, pour y revenir trois heures plus tard. Mais bon. Malgré l’anxiété diffuse que cette attente m’a laissée en héritage, j’avais enfin reçu la boîte. Celle avec les nouveaux pneus, la chaîne toute neuve et tout un tas de petits ravitaillements qui allaient me permettre de remettre mes bébelles en ordre de marche.

J’ai tout déballé, vérifié que tout était là, et sans perdre une seconde, je me suis attaqué aux réparations de mon velo. Deux pneus à changer, une chaîne à remplacer : rien de sorcier, juste assez pour faire sentir l’atelier mécanique improvisé dans ma chambre d’hôtel. Pour les pneus, j’avais prévu le coup : des petites cartouches de CO2 de 20 grammes, censées gonfler une chambre à air jusqu’à 100-115 PSI. Un peu costaud comme pression, mais en tenant compte des pertes usuelles (disons 10 %), je m’étais dit que ça allait être parfait. En théorie.

En pratique… pas mal plus de perte que prévu. Résultat : des pneus un peu mollassons, pas inacceptable mais pas loin. Disons, dans la catégorie « semi-découragé mais encore fonctionnel ». J’ai soupiré un peu, puis je me suis dit que ce n’était pas la fin du monde. Je les laisse comme ça pour l’instant, et dès que je croise une ville avec une boutique de vélo ou une station-service compatissante, je leur donne une bonne bouffée d’air.

La chaîne, par contre, ça a été une toute autre aventure. J’avais jamais changé ça de ma vie, alors j’ai fait ce que tout être humain raisonnable ferait : j’ai consulté les sages de YouTube. Ils m’ont dit qu’il fallait un petit outil spécialisé, celui-là même que j’avais eu la brillante idée d’acheter dans une boutique de vélo quelques jours plus tôt. Jusque-là, tout allait bien. Il y avait deux grandes étapes. D’abord, enlever l’ancienne chaîne en prenant bien soin de noter par où elle passe dans la cassette et le dérailleur. Ensuite, installer la nouvelle et la refermer avec un genre de petit clip rapide, censé être simple comme bonjour.

Première étape : enlever la vieille chaîne : facile. Une fluidité presque suspecte. Deuxième étape : enfiler la nouvelle, même verdict, ça allait tout seul. J’étais presque en train de me dire que j’étais un prodige naturel de mécanique. Puis est venu le moment de clipper les deux extrémités avec le fameux quick link. J’ai dû forcer un peu, plus que les vidéos le laissaient entendre, mais ça a fini par faire le petit “clic” tant espéré. Victoire? Pas tout à fait.

La chaîne était slack. Vraiment très slack. Elle pendouillait mollement sous le cadre, comme une liane déprimée. Oui, je pouvais avancer, mais c’était pas chic. Et là, gros hic : ces quick links sont censés être à usage unique. Donc pas moyen de rouvrir la chaîne pour identifier mon erreur. J’ai eu un petit moment de désespoir, le genre de creux existentiel mécanique où tu te demandes si t’as pas tout simplementtout brisé.

Je ne voulais pas retourner au premier magasin de vélo, celui où le proprio avait l’attitude chaleureuse d’un douanier fâché en pleine canicule. J’ai donc opté pour un deuxième endroit, un shop un peu plus fancy à première vue. Je les appelle, et ils me disent : « Ben oui, viens-t’en, y’en a pas de problème. » Une réponse douce comme du sirop d’érable. Je me rends donc là, en pédalant tant bien que mal les 1,1 km avec ma chaîne pendouillante. C’était pas la balade la plus digne de ma vie, mais au moins, j’étais mobile. Une fois sur place, le mécano—un vrai bijou de gentillesse—jette un œil et me dit : « Ton erreur, c’est que t’as laissé la chaîne trop longue. Faut juste enlever une dizaine de maillons. » En vingt secondes, c’était fait. Il remet les deux bouts avec un nouveau quick link, et tadam, problème réglé. Pendant qu’il y était, il remarque que mes pneus étaient un peu mous, ce que je savais déjà et il règle ça aussi. « 22 $, merci, bonsoir, bonne route mon grand. » J’ai payé avec le sourire et je suis sorti de là comme si mon vélo venait de sortir d’un spa.

Par contre, entre la mécanique improvisée à l’hôtel, le transport, le détour, l’attente, les manips du mécano et tout le tralala, l’heure de départ s’est tranquillement déplacée jusque dans le coin de 16h30. Je prévoyais faire 95 km ce jour-là, ce qui, avec des vents cléments, me prend habituellement un peu moins de cinq heures. Bref, je savais que j’allais rouler tard...

Sur la route, j’ai quitté Regina avec un sourire si large qu’il aurait pu me servir de pare-soleil. Faut dire que cette ville… c’est fini entre nous. Pour de bon. Plus jamais je remets les pieds là-dedans, à moins qu’un malentendu cosmique m’y oblige.

À peine sorti du dernier pâté de maisons, plus rien. Pas un petit quartier tranquille, pas de transition en douceur. Non. La ville finit d’un coup sec, comme si un géant avait effacé le reste du décor avec une gomme. C’est l’inverse de Montréal où même les champs commencent avec une station-service et une épicerie asiatique. Là, c’est : Maison, maison, maison… BAM! Champs à l’infini.

J’ai roulé là-dedans, tout droit dans le néant poussiéreux, et j’ai croisé mes premiers ranchs. Avec les petites enseignes en métal montées sur des portiques rustiques, comme sortis d’un vieux western. Et pour couronner le tout, j’ai eu droit à mon premier vrai coucher de soleil en pédalant vers l’ouest. Un gros disque orange qui descendait lentement sur la ligne d’horizon, pendant que les ombres s’étiraient et que la lumière devenait dorée. Je me sentais comme un cow-boy solitaire qui retourne chez lui après avoir attrapé tous les taureaux avec son lasso… sauf que j’avais pas de lasso, pas de taureaux, et clairement pas l’aisance d’un cow-boy.

Mais l’ambiance y était.Je suis finalement arrivé à mon hôtel vers 21h15, un peu brûlé, un peu crotté, mais franchement heureux d’avoir quitté la ville et retrouvé l’horizon.

21h15, sur papier, ça a l’air bien raisonnable. Mais dans la vraie vie de cyclo-masochiste, c’est carrément un problème. Parce que le lendemain, j’avais 210 km au programme. Deux-cent-dix. En pleine canicule. Le genre de journée où même les cactus se cherchent un coin d’ombre. Mon plan était de partir à 4h du matin pour battre le soleil. Pour ça, il fallait me lever à 3h. Et pour que mon corps accepte de faire un effort sans activer le mode zombie, il aurait fallu que je sois couché à 19h. Ce qui, visiblement, n’était plus une option. J’étais donc sérieusement dans le jus.J’ai fait un compromis diplomatique avec moi-même : dodo immédiatement, cadran à 4h30. Comme ça, j’avais théoriquement droit à 6h30 de sommeil, ce qui est à peu près mon minimum pour ne pas pleurer en plein milieu d’un champ.

Et là, ironie cosmique : je me suis réveillé naturellement à 3h30. Mon cerveau, ce traître, avait décidé que c’était assez. Résultat : à 4h40, j’étais déjà sur la route, à l’aube d’une nouvelle journée pleine d’efforts, de sueur, de soleil de plomb et, bien sûr, d’aventures.

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