Ce matin marquait la suite logique de cette journée bizarrement scindée en deux, entamée la veille sous un soleil de plomb, avec en prime le combo parfait de canicule, de vent et de difficultés diverses. Bref, un classique prairie-style. Aujourd’hui, pas le choix : il fallait partir aux aurores. La météo annonçait de la pluie dès 11 heures, et j’avais une centaine de kilomètres à avaler jusqu’à Medicine Hat. Donc, réveil programmé à 4h, objectif : être au sec à destination avant que le ciel décide de se fâcher. Et étonnamment, tout s’est enchaîné sans accroc. Mon cerveau s'est activé tout seul, et je me suis réveillé naturellement à 3h. Ce qui m’a laissé tout le loisir de terminer la pizza entamée la veille, d’enchaîner avec un bon café, puis de plier bagage tranquillement et quitter mon petit hôtel de Maple Creek, encore plongé dans la pénombre.
En sortant dehors, la première claque fut thermique : « Oh mon dieu, il fait donc bien froid. » Treize degrés, c’est pas dramatique, mais à 4h du matin, ça surprend pareil. Le genre de fraîcheur qui te rappelle que t’es vivant, et pas juste un sac de muscles en mode automatique. Je suis parti dans une nuit encore bien noire, avec une autre observation notable : pas un souffle de vent. Rien. Le calme plat. Les premiers kilomètres se sont déroulés dans cette ambiance feutrée, guidé par la lumière de mes phares, avec cette impression étrange et merveilleuse d’être seul au monde. Il y avait dans l’air une paix rare, presque sacrée. Le genre de moment qui rend tout le reste — la chaleur, les vents de face, les routes interminables — complètement secondaire. Juste moi, la route, et ce sentiment furtif mais précieux d’harmonie parfaite. C’est exactement pour ça que je fais ce genre de voyage. Pour ces instants suspendus où tout devient simple et juste.

J’ai rapidement retracé les dix kilomètres qui me ramenaient à la route 1, repassé devant la même station-service minable où j’avais fait escale la veille (toujours aussi lugubre au petit matin, soit dit en passant). Puis j’ai repris la direction de l’ouest, tranquillement, à mon rythme, comme un vieux train qui repart après une pause café un peu trop longue. Et pendant que je roulais, lentement mais sûrement, le soleil a commencé à se pointer. Il s’est levé comme s’il avait un contrat avec le ministère du Tourisme : des teintes chaudes, dorées, qui transformaient les champs en tableaux vivants. C’était beau à en perdre le nord. Et cerise sur le sundae : le vent. Ou plutôt son absence glorieuse. Il ne s’est jamais levé. Pas un souffle. C’était comme si l’univers, juste pour ce matin-là, avait décidé de me faire un petit rabais.

Étant donné que je me retrouvais absolument seul sur une route déserte, quelque part loin de tout ce qui ressemble à la civilisation, j’ai décidé de me faire un petit plaisir oublié : j’ai ressorti mes écouteurs et j’ai mis de la musique. Juste pour me mettre dans le mood, pour colorer un peu le silence. Et ça a marché. Un bon beat, un paysage immense, et l’impression d’être dans le vidéoclip d’un road trip épique. Ça m’a franchement donné un second souffle. Peu de temps après, j’ai commencé à croiser des troupeaux qui flânaient nonchalamment dans les pâturages. Des vaches, des chevaux, des bêtes avec des regards stoïques de philosophes ruminants. C’est que j’étais officiellement entré en territoire de ranchs. Des vrais. Avec clôtures en bois, portails en métal et noms de famille écrits en grosses lettres sur des arches d’entrée.

Puis, sans prévenir, la route a commencé à se peupler de panneaux de signalisation. Un nombre franchement exagéré pour un coin aussi perdu. Ça annonçait des courbes, des croisements, des sorties, des vitesses réduites — comme si, soudainement, je me rapprochais de quelque chose d’important.
Je n’ai pas eu à mijoter mes questions bien longtemps : devant moi, grand et fier, trônait le panneau « Bienvenue en Alberta ». Voilà, c’était fait. La Saskatchewan était officiellement derrière moi. Petite fierté discrète, mais bien sentie. Une province de traversée, et ça, c’est jamais banal. Il était à peine 7h du matin. Et déjà, j’avais 50 kilomètres dans les jambes sur les 102 prévus pour la journée. Autrement dit, j’étais à mi-parcours alors que la majorité des gens n’avaient même pas encore reniflé leur café. Ce rythme-là, aussi satisfaisant soit-il, posait un petit problème logistique : si je continuais comme ça, j’allais me pointer à l’hôtel beaucoup trop tôt. Et, à moins de vouloir errer dans un lobby en cuissard trempé, il allait falloir gérer ce trop-plein d’efficacité.
J’ai donc poursuivi ma route en me disant que je réglerais plus tard ce petit détail de check-in trop hâtif. Chaque chose en son temps. Dès mon entrée en Alberta, le contraste a sauté aux yeux. Disons que cette province respire un peu plus l’argent que la Saskatchewan. Fini les Champs-Infinis, ces étendues hallucinantes où le monde semblait s’être évaporé depuis belle lurette. Je les quittais probablement pour de bon, avec un brin de nostalgie mêlé à une certaine excitation de retrouver des traces de civilisation. On ne va pas se mentir, ce n’était pas une métropole non plus. Mais il y avait des commerces, des lignes électriques, le bon vieux chemin de fer toujours fidèle au poste, avec ses trains interminables qui vont et viennent comme des artères d’un pays encore en mouvement. Bref, j’arrivais quelque part où il y a des humains. Et ça se sentait.


Le soleil, fidèle à son habitude, a continué sa montée, et s’est même mis à taper un peu fort. Mais, surprise agréable : les Celsius, eux, ont décidé de prendre ça relax. Contrairement aux journées précédentes où chaleur rime avec agonie, là, c’était juste… parfait. Un peu de chaleur sur la nuque, comme un rappel que c’est l’été, mais avec un air frais dans le visage. Et toujours pas un soupçon de vent pour venir jouer les trouble-fête. Résultat : j’avançais à une vitesse bien au-dessus de ma moyenne récente, comme si j’avais troqué mon vélo pour une version électrique boostée à l’euphorie. C’est donc sans surprise, mais avec un certain émerveillement quand même, que je suis arrivé à Medicine Hat avant même que l’horloge affiche 11h. Une performance franchement satisfaisante, un petit exploit sportif à ajouter à mon palmarès… mais aussi un léger casse-tête logistique. Parce qu’un hôtel, ça ne s’émeut pas d’un cycliste trop motivé : avant midi, les portes restent closes.
Alors, j’ai pris une décision que je n’avais pas encore eu le luxe de prendre depuis le début du voyage : continuer. Pousser plus loin. Ne pas m’arrêter simplement parce que c’était prévu. J’ai scruté les cartes avec l’attention d’un stratège et repéré une petite ville à 58 kilomètres de là, au nom franchement bucolique : Bow Island. Elle semblait assez modeste, mais miracle, il y avait un hôtel qui, d’après les infos en ligne, tenait la route. Rien de luxueux, mais suffisant pour un corps fatigué et un vélo à poser. Alors je me suis dit : go. Avant de repartir, je me suis offert un petit festin de cycliste pressé, un bon vieux Subway, et j’ai pris la direction de Bow Island avec un sentiment nouveau : celui de choisir ma route non pas par contrainte, mais par envie.
Un autre petit moment marquant s’est glissé là, presque en douce : j’ai quitté la route 1. Celle-là même que je suivais fidèlement, presque religieusement, depuis le Manitoba. Une compagne de longue haleine, droite, constante, souvent rude, mais rassurante. Je l’ai délaissée pour la route 3, qui commence par piquer vers le sud, juste pour une vingtaine de kilomètres, avant de repartir vers l’ouest. Je ne reviendrai pas sur la 1. Elle monte vers Calgary, et moi, ce n’est pas là que je vais. C’est donc une étape mentale qui se ferme. Une page de prairie qu’on tourne. Ce changement de route, c’est plus qu’un virage : c’est une transition symbolique, comme si le voyage entrait dans un nouveau chapitre. Un peu moins infini, un peu plus découpé. Ça sent la fin des grandes lignes droites, des silos perdus à l’horizon, et le début d’autre chose.

Tout allait comme sur des roulettes sur la route 3. Le rythme était bon, le paysage passait bien, et j’étais en mode pilote automatique. Mais à une quinzaine de kilomètres de l’arrivée, la réalité m’a rattrapé sous la forme d’un vieux spectre que j’avais relégué dans un coin de ma tête : les orages. À l’horizon, les nuages s’accumulaient comme une mauvaise surprise qui mijote. J’ai levé les yeux, évalué la bête : « Hmm… ça a l’air louche, ça a l’air à tomber… » Ce n’était pas directement sur la route, mais ce n’était pas franchement loin non plus. Le genre de configuration météo qui te fait douter de la moindre rafale. J’ai pris une chance. Peut-être que le rideau de pluie allait tomber juste à côté, peut-être que j’allais passer au travers comme un ninja sec. Pendant un instant, l’illusion a tenu… puis les premières gouttes. Grosse tension mentale. J’étais là, à négocier avec le ciel : « Non, non, non, s’il vous plaît, il reste juste 14 kilomètres… » Et là, sans avertissement formel, le ciel a craqué. Déluge intégral. Un mur d’eau. Comme si quelqu’un avait vidé un lac suspendu juste au-dessus de moi.
Sauf que, miracle météo, ça n’a duré que trois minutes. Juste assez pour me rincer la face et mouiller mes vêtements, mais pas assez pour me détremper jusqu’aux semelles comme à Duluth. Cette fois, mes souliers sont restés dans la zone tolérable entre « humide désagréable » et « piscine portative ». Une rincée express, à peine le temps de dire « on shit ». Et puis, pouf, fini. En quelques mètres, j’étais sorti du rideau de pluie comme on sort d’une douche mal synchronisée. L’asphalte était redevenu sec, comme si rien ne s’était passé. J’ai continué ma route, un peu trempé mais encore fonctionnel, et pendant les 14 kilomètres restants, j’ai même réussi à sécher presque complètement. Ça s’est joué serré, mais au final, j’étais du bon bord de la chance. Ça aurait pu être bien pire.
Je me suis donc installé dans mon petit motel de Bow Island, avec quelques heures à tuer devant moi, pour une fois. J’en ai profité pour aller manger juste en face, dans un resto mexicain qui portait fièrement le nom de El Taco Loco. Tout un programme. À mon arrivée, l’ambiance était... disons, un peu déprimante. Rien de vraiment mexicain dans l’air, pas de musique entraînante, pas de couleurs vives, juste un grand vide. L’endroit était désert. J’étais littéralement le seul client, perdu dans cette salle trop grande, trop espacée, trop silencieuse.Une petite serveuse, visiblement engagée pour cocher la case « folklore », portait une robe vaguement inspirée de la tradition mexicaine. Sauf qu’elle se cachait presque derrière le comptoir et n’avait de mexicain que le costume. Elle était clairement canadienne, genre Alberta 100 %, et ça rendait l’expérience encore plus étrange. Mais contre toute attente, les enchiladas étaient incroyablement bonnes. Comme quoi, même dans un El Paco Loco fantôme, la vie peut te surprendre avec une sauce bien dosée. Et avec ce repas inattendu, je me suis dit que, peut-être, ma journée de demain allait partir du bon pied.
Justement, en parlant de demain, les 58 kilomètres bonus que j’ai faits aujourd’hui ont rapetissé ma journée de manière assez spectaculaire. Elle était censée faire 168 km, et la voilà réduite à un petit 110. Autrement dit, une balade de santé. Les conditions météo s’annoncent bonnes, le vent semble vouloir collaborer, et les jambes tiennent encore le coup. Tout ça mis ensemble me fait croire qu’il y a de fortes chances que je pousse encore un peu plus loin que prévu. Et c’est parfait comme ça. Parce que dans ce genre de voyage, il y a toujours un jour gris, un vent traître, une route plate comme une planche à repasser mais qui refuse d’en finir. Et ce jour-là, je serai content d’avoir une soixantaine de kilomètres en banque.
