Jour 22 – Un doux mirage à l’horizon

Le réveil a été rough ce matin. En me levant, j’avais une faim monumentale, le genre d'appétit qui donne presque le vertige. Faut croire que le mexicain d’hier soir, aussi bon soit-il, n’avait pas les reins assez solides pour soutenir l’effort. Pas de déjeuner à l’hôtel, mais heureusement, un Tim Hortons se trouvait juste à côté. À 5h30, je prenais donc la route, mission café et carburant sucré. Résultat : un café et un total glorieux de cinq beignes glacées au chocolat. Ils ont descendu comme si j’avais un vide intersidéral à combler.

Après le Tim, petit arrêt stratégique pour faire le plein de Gatorade, puis j’ai pris la route 3 en direction ouest. L’objectif du jour était flexible, un peu comme un plan B qui traîne dans la poche arrière. J’avais deux options : atteindre la ville de Lethbridge, à 110 km de là, ou, si l’énergie, les jambes et l’horloge étaient de mon côté, pousser un peu plus loin jusqu’à Fort McLeod, 58 km plus à l’ouest. Rien de figé, juste une ligne d’arrivée à géométrie variable.

Les premiers kilomètres se sont déroulés sans trop d’histoire. Quelques montées ici et là, un petit vent de face pas assez fort pour m’insulter, mais juste assez pour me fatiguer un brin. Par contre, la température, elle, a décidé de me rentrer dedans. Sept degrés. En plein été. Pour moi, sept, c’est pas une température, c’est une mauvaise blague. On flirte avec le point de congélation et moi, je pédale là-dedans comme si de rien n’était. J'étais pas en train de mourir de chaleur il y a 3 jours moi là?!

Le décor, lui, était d’un calme plat : des zones agricoles à perte de vue, du genre qu’on pourrait très bien retrouver au Québec. Rien de bien dépaysant… sauf les champs de chanvre. Et pas juste un ou deux, non, des kilomètres entiers. Ça sent quelque chose de bien particulier, cette plante-là. La première fois que j’ai été happé par l’arôme de cannabis dans le vent, j’ai eu une seconde de doute. Je le sais c’est quoi, le chanvre, mais chaque fois que j’en vois en si grande quantité, je suis toujours un peu impressionné. J’ai même freiné pour aller prendre quelques photos.

Malgré mes cinq beignes du matin, la faim a fait un retour surprise pas très longtemps après. Heureusement, les kilomètres défilaient bien eux aussi, alors ça compensait. Vers le 56e kilomètre, je suis tombé sur une petite ville qui m’était totalement inconnue : Taber. Et là, surprise : un Starbucks! Ah bien Tabernacles! (Ok, ce je de mots était douteux) C’était comme trouver une oasis dans une mer de maïs. Je m’y suis offert un croissant jambon-fromage pour calmer la bête et un deuxième grand café. Clairement, celui-là avait quelque chose de plus que le premier. Parce qu’en ressortant de là, j’étais en feu. La caféine coulait dans mes veines et j’avais l’impression que j’aurais pu pédaler jusqu’à la frontière mexicaine sans cligner des yeux.

Grâce à la magie combinée du croissant, du café et de l’enthousiasme naïf, les champs qui ont suivi se sont mis à défiler à toute vitesse. Mais assez lentement tout de même pour que je remarque un détail étonnant : c’était la première fois depuis une éternité que je voyais des champs de maïs. On pourrait croire que dans une région aussi sèche, ça pousse difficilement. Et pourtant, c’est ici que l’irrigation atteint son sommet canadien. La rivière St-Mary est au cœur de tout ça. Elle alimente un réseau de canaux pour faire couler l’eau jusque dans les champs, à travers tout ce désert agricole. Les systèmes d’irrigation sont fascinants : un bras immense, monté sur des roues, pivote autour d’un point central et arrose en cercle. Vu du ciel — que ce soit d’un avion ou de Google Earth —, ça donne une série de ronds verts parfaitement dessinés, qui tranchent sur le fond ocre et poussiéreux de la terre. Mais au niveau du sol, c’est une autre histoire. Ces cercles sont tellement immenses qu’on ne les perçoit même pas. À mes yeux, c’était juste un alignement de maïs, comme n’importe quel autre champ de blé d'Inde. Une géométrie invisible à hauteur d’homme.

Quand je suis arrivé à Lethbridge, il était autour de 12h30. Assez tôt pour une pause prolongée, mais trop tôt pour en faire ma ligne d’arrivée. Je suis donc passé au dépanneur du coin faire le plein de calories et de liquide, avec en prime un autre de ces fameux sandwichs sous cellophane qu’on mange plus par nécessité que par plaisir.

Avant de repartir, j’ai voulu faire les choses dans l’ordre : trouver un hôtel à Fort McLeod. Et là, l’opération “réservation” s’est transformée en mission à haut stress. J’ouvre Google Maps, je zieute les hôtels, je trie selon les commentaires et la quantité — parce qu’un 4,9 étoiles sur trois avis, c’est souvent la mère du proprio qui écrit. J’appelle le premier : complet. Le deuxième : complet aussi. Troisième appel : même verdict. Là, je commence à me dire qu’il y a un festival de tracteurs antiques ou un congrès de gens qui aiment les villes plates et venteuses, quelque chose du genre. Je demande donc au gars du troisième hôtel s’il se passe quelque chose de spécial en ville. Sa réponse : « Non, rien que je sache… c’est juste l’été pis la fin de semaine. » Fantastique. Heureusement, le quatrième appel a porté fruit. Il restait de la place, j’ai réservé sans poser de question, et j’ai repris la route, direction Fort McLeod, avec un stress en moins sur les épaules.

Sortir de Lethbridge, ça n’a pas été une promenade de santé. La route 3, celle qui traverse la ville, est interdite aux cyclistes à cause du viaduc. Et qui dit “interdiction” dit “contournement”. J’ai donc dû prendre un détour — pas énorme, mais suffisant pour faire grimacer un peu — qui m’amenait à travers un canyon. Et ça, c’est rarement une bonne nouvelle.

Un canyon, c’est littéralement une rivière qui s’est creusé un chemin en creusant un immense trou dans la terre, comme une taupe en crise existentielle. J’ai donc entamé une descente vertigineuse, plusieurs dizaines — voire centaines — de mètres plus bas, jusqu’à un petit pont qui faisait à peine l’affaire. Et comme toute bonne descente qui se respecte, il y avait une montée qui l’attendait au tournant. Même chose, mais en sens inverse : une pente raide, interminable, avec le soleil qui me tombait dessus comme un coup de poêle. Tout ça pour me retrouver exactement 500 mètres plus loin que là où j’avais commencé. Une demi-montagne plus tard, j’avais déjà les jambes en feu et une petite prière mentale pour que ce genre de canyon ne devienne pas un running gag de l’après-midi.

Heureusement, pas d’autre canyon en vue. J’ai fini par regagner la route 3, qui, cette fois, daignait redevenir accessible aux cyclistes. J’ai repris mon chemin, avec environ 50 kilomètres encore à parcourir jusqu’à Fort McLeod.

À un moment, quelque chose a capté mon attention au loin, très haut au-dessus de l’horizon : un genre de mirage suspendu dans le ciel. Des nuages lenticulaires, peut-être? Ces formations nuageuses en forme de soucoupe qui apparaissent souvent au-dessus des montagnes, comme si la nature essayait de recréer un meeting d’ovnis. C’est causé par l’air qui, en heurtant la montagne, est forcé de monter, créant des ondulations en altitude. Et pile au sommet de l’onde, paf, un petit nuage tout rond. Celui que les théoriciens du complot adorent. En les apercevant là-bas, minuscules et lointains, je me suis demandé sic'était vraiment possible. Pas le temps de trop réfléchir : j’ai simplement poursuivi ma route vers l’ouest.

Une vingtaine de kilomètres plus loin, le doute n’était plus permis. L’horizon avait changé de face. En plissant les yeux, on pouvait deviner, très loin là-bas, à des centaines de kilomètres peut-être, les premiers reliefs. Des formes sombres, irrégulières, presque fantomatiques. Mais c’était clair : des montagnes. Les Rocheuses!

Et là, mon cœur a fait un petit loop de manège. Un genre de vertige d’excitation, à la fois doux et intense. C’est là que j’ai réalisé : la prochaine étape de mon aventure allait être un peu plus verticale. Une autre épopée s’amorçait, et cette fois, elle allait grimper. J’ai continué à rouler, hypnotisé. Les montagnes se sont rapprochées, doucement mais sûrement. Toujours très loin, toujours accrochées à l’horizon, mais déjà massives. Elles imposaient le respect à distance, comme une bête qu’on ne voit pas encore mais dont on entend déjà le souffle.

J’ai fini par atteindre Fort McLeod, qui s’est révélé être moins une ville qu’un petit village, mais avec du charme à revendre. J’ai roulé jusqu’à mon hôtel, pris une bonne douche bien méritée, et là, la faim m’a frappé comme un uppercut au foie. J’ai donc fouillé un peu autour pour trouver où me ravitailler, et c’est là que j’ai eu une révélation. Fort McLeod, c’est pas juste un village : c’est littéralement une caricature sortie tout droit d’un vieux western. Honnêtement, c’est probablement la ville la plus cow-boy que j’ai croisée au Canada. Ça rivalise avec Cody, au Wyoming. La rue principale est une longue ligne droite, bordée de chaque côté par des bâtiments à façade de style Far West, tous bien alignés comme s’ils attendaient le tournage d’un film de Sergio Leone. La rue elle-même est large comme si elle devait accueillir des duels au soleil ou des courses de diligences. Les façades en bois, les devantures à pignons, c’est du vrai décor d’époque. Même les habitants jouent le jeu sans le savoir : pick-ups poussiéreux, outils de mécanique un peu partout, et des visages burinés par le vent et le soleil. Des gens de dehors. Des vrais.

Et moi, là-dedans, en cuissard moulant et chandail bleu fluo, j’avais l’impression d’être un touriste débarqué d’une autre planète. Le contraste était total. On ne parle pas juste de style ici, on parle de mode de vie : culturellement, c’était comme avoir traversé une frontière invisible.

J’ai donc poussé le concept jusqu’au bout en commandant un Cowboy Burger. Tant qu’à être dans une ville de western, aussi bien manger dans le thème. Et j’ai pas été déçu : le burger était absolument délicieux, bien juteux, avec juste ce qu’il faut de sauce pour te faire oublier que t’as déjà mangé cinq beignes ce matin-là. Rassasié et heureux, je suis retourné tranquillement à l’hôtel, prêt à fermer les livres pour la journée. Une bonne nuit de sommeil en prévision de la prochaine étape : direction la Colombie-Britannique, vers la ville de Sparwood. J’ai encore du chemin devant moi, mais ce soir, j’ai juste envie de rêver de cowboys et de montagnes à l’horizon.

Demain n'est pas une grosse journée en kilomètres — à peine 130 — mais ce n’est pas ça le défi. La vraie nouveauté, c’est le dénivelé. Pour la première fois depuis une éternité, je vais devoir grimper pour vrai : 1300 mètres de montée au menu. Quand on regarde le profil d’altitude, c’est assez simple : ça grimpe non-stop pendant 110 kilomètres, puis une petite descente relaxe sur les 20 derniers. Pas exactement ce qu’on appelle une récompense équilibrée.Cela dit, qui dit altitude dit aussi baisse de température. Et après avoir rôti pendant des jours, quelques degrés de moins, ce sera pas de refus. Bref, on verra ce que ça donne. Une chose est sûre : demain, on monte. Allez, bye là!

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