Jour 23 – Coincé et libre

La journée s’annonçait clairement en deux temps. D’abord, un bon gros morceau : cent kilomètres d’ascension pour gagner un kilomètre d’altitude. Ensuite, une descente continue d’une trentaine de kilomètres jusqu’à Sparwood, ma destination du jour. Sur papier, c’était ça le plan. En réalité ? Disons que la journée a effectivement été divisée en deux... mais pas exactement comme je l’aurais voulu. Le premier acte, celui de la montée, s’est avéré nettement plus long, plus pénible et surtout plus brutal que je l’avais anticipé.

J’ai voulu commencer la journée du bon pied en réservant tout de suite un endroit où dormir à Sparwood. Alors dans le stationnement du dépanneur, café à la main, j’ouvre Trivago. Rien. Zéro hébergement. Je passe à Google Maps : deux hôtels. J’appelle les deux. Plein. Les deux. À ce moment-là, y’a plus rien à faire dans cette ville-là. Je me tourne vers la suivante : Fernie, une trentaine de kilomètres plus loin. Même opération, même résultat : tout est complet. Et là, le stress commence à monter. Parce qu’après Fernie… ben, y’a plus de villes. Ce qui veut dire une journée qui risque de s’éterniser beaucoup trop longtemps. Finalement, miracle : je trouve un hôtel à Fernie qui a une chambre. Une seule. Je saute dessus. Jusqu’à ce que je voie le prix : 400 piastres. WTF. Mon cœur a raté un battement. Mais entre ça et dormir nulle part… j’ai réservé. On verra bien ce que ça donnera.

Dans ma tête, c’était censé être une « petite » journée : 130 kilomètres, oui, avec un peu de dénivelé, mais rien d’insurmontable. Un effort soutenu, mais court. Bref, assez pour transpirer un bon coup, sans finir complètement détruit. Alors j’ai pris mon temps le matin, je me suis levé tard, tranquille, et j’ai fini par partir vers 7h30. Mais évidemment, les plans, c’est fait pour être contredits. Mon itinéraire s’est allongé jusqu’à 160 kilomètres. Je me suis dit : « Bon… j’espère qu’elle vaut la peine, cette chambre d’hôtel à 400 piastres, parce que je vais arriver là pas mal plus tard que prévu. »

Je me suis donc lancé vers l’ouest sur la route 3, dans cette fameuse montée de cent kilomètres. Une pente interminable, genre de rampe douce mais constante, comme si la route elle-même voulait tester ma patience. Et dès le premier coup de pédale, j’ai su que ça n’allait pas être une balade de santé. Les jambes étaient raides, probablement encore un peu cabossées de la veille. Et le vent… ah, le vent. La météo annonçait un gentil petit souffle d’ouest ou sud-ouest à 8 km/h — en théorie, un simple flattement. Mais sur le terrain ? C’était un bon 15-20 km/h bien en pleine face, du genre qui te pousse gentiment à reconsidérer tous tes choix de vie (encore). J’ai roulé un peu, en me disant que c’était peut-être juste le temps que le moteur se réchauffe. Puis à un moment, complètement brûlée, je me suis dit : « My god, c’est donc bien pénible… j’espère au moins avoir fait 10 kilomètres ! » Je regarde mon compteur : 1.3. Un. Point. Trois. Ça s’annonçait long. Très long.

Les 50 premiers kilomètres se sont déroulés sans événement marquant, mais ça restait un long moment difficile. Le genre de difficulté qui n’a rien de spectaculaire, juste une lente usure mentale. Le vent, fidèle à lui-même, soufflait en pleine face. Et comme j’étais parti un peu tard, le soleil tapait déjà bien fort dès les premiers coups de pédale. La route montait. Constamment. Pas de répit, pas de faux plat, juste une pente sournoise qui ne finissait jamais. Et tout ça au milieu de champs. Des champs, encore des champs, toujours des champs. L’infini agricole. J’avais l’impression de pédaler sur place dans une boucle sans fin, comme si j’étais coincé dans une carte postale monotone qui refusait de tourner la page. Disons que le plaisir n’était pas exactement au rendez-vous. Et, pour être honnête, je commence à être un peu tanné des champs à perte de vue.

En arrière-plan, les Rocheuses faisaient leur apparition. D’abord timides, puis de plus en plus présentes, elles grandissaient doucement à chaque kilomètre, comme si quelqu’un jouait avec le zoom d’une caméra invisible. Mais malgré cette toile de fond grandiose, je n’avais pas vraiment l’impression d’être dans les montagnes. Pas encore. Le décor immédiat, c’était encore et toujours des champs. Et la route continuait de grimper, implacable, comme si elle se moquait de l’idée même de varier un peu le relief.

Mon chemin m’a finalement mené jusqu’à Lundbrek, une petite ville sortie tout droit d’un vieux western — un peu dans le même style que Fort McLeod, mon point de départ. Un décor figé dans le temps, avec ce charme un peu poussiéreux mais attachant. Là-bas, j’ai trouvé un petit magasin général, le genre d’endroit où tu sens que le plancher craque sous les décennies. Très sympa. J’en ai profité pour manger un peu et me reposer à l’ombre, parce que le soleil, lui, n’y allait plus avec le dos de la cuillère. C’est aussi à ce moment-là que j’ai eu la sensation que les montagnes approchaient vraiment. Le paysage restait champêtre, mais il commençait à se plisser, à s’onduler, comme si les champs eux-mêmes tentaient de se hausser pour rejoindre les sommets au loin.

Ça a continué sur le même ton pendant encore quelques kilomètres : des champs, des ondulations timides, un décor qui hésite entre la plaine et la montagne. Puis, j’ai traversé une minuscule localité du nom de Burmis. Et quand je dis minuscule, c’est à peine exagéré — quelques bâtiments éparpillés, et voilà qu’on appelle ça une “ville”. Faut croire que la barre n’est pas bien haute par ici. C’est juste après Burmis que la route 3, fidèle compagne depuis le départ, a viré plein ouest. Et là, j’ai eu l’impression de changer d’univers.

Je ne sais pas trop d’où ils sont sortis, mais tout à coup, des murs de roche m’entouraient de partout. Comme si les montagnes s’étaient enfin décidées à faire leur entrée, sans avertir. Une dizaine de kilomètres plus loin, je suis arrivé à une ville qui portait son nom avec un aplomb parfait : Bellevue. Entre le petit magasin général de Lundbrek et Bellevue, j’étais passé d’un univers à l’autre. À Bellevue, on était littéralement au pied des Rocheuses. Fini les champs à perte de vue. Fini le calme plat. Là, c’était stations-service touristiques, foule animée, ambiance de vacances. Fini les vrais gars du dehors, les cowboys et les pick-ups poussiéreux. C’était maintenant l’empire des insta-babes, des randonneurs en legging technique, des familles en van aménagée et des sportifs du dimanche avec leurs bâtons de marche flambant neufs. En quelques kilomètres, j’avais basculé du western rural à la brochure touristique.

Faut dire que ça continuait de grimper pas mal. Il me restait encore un bon 30 kilomètres avant d’atteindre le sommet de la côte. Mais là, c’était une autre affaire : c’est pas mal plus agréable de monter quand le décor est spectaculaire, que quand tu t’arraches dans des champs plats et sans vie que tu traverses depuis des semaines. Et puis, à force de monter, ben… on finit par être haut. Rendu vers la fin, j’étais à presque 1400 mètres d’altitude. J’ai consulté mon baromètre — parce que oui, évidemment, j’ai un baromètre avec moi. Il affichait 86,4 kPa, ce qui, pour les amateurs de pression atmosphérique, est clairement un signe qu’on n’est plus au niveau de la mer. Et la température avait suivi : autour de 24°C, bien plus supportable que les 30-31°C qui m’écrasaient dans la plaine. Juste ça, ça faisait un bien fou au moral. Autre petit bonheur inattendu : les montagnes, en plus d’être jolies, ont la délicatesse de briser le vent. Alors même si, théoriquement, j’étais censé l’avoir de face, le relief perturbait suffisamment la circulation de l’air pour que le vent soit aléatoire. Résultat : bien souvent, il ne me soufflait plus en pleine poire. Et ça, combiné au paysage, à l’air plus frais, et au soulagement d’être enfin ailleurs que dans des champs monotones, ça a vraiment tout changé après Bellevue.

J’ai fini par atteindre le sommet ultime de cette interminable montée, après 111 kilomètres d’ascension. Et là, enfin, la récompense : la fameuse pancarte « Bienvenue en Colombie-Britannique ». Autant dire que je ne me suis pas fait prier pour aller prendre le selfie obligatoire devant le panneau. Petit rituel de passage, genre tampon symbolique dans mon passeport de cyclo. Je suis resté là un moment, question de me remettre les idées en place. Parce que je savais qu’après ça, ce serait la grande descente. Rendu là, ça faisait un peu plus de sept heures que je roulais. Ce qui, on va se le dire, est une vitesse absolument misérable. Mais bon, entre les jambes fatiguées, le vent en pleine face, la montée constante et la chaleur des plaines… disons que c’était un 7 heures bien investi.

Une des choses les plus dures à mettre en mots, c’est ce sentiment de petitesse vulnérable. Tout autour, c’est immense. Écrasant de beauté, de grandeur, de silence. Et contrairement à ce qu’on peut vivre en auto, où tu débarques, tu prends une photo et tu repars en disant « Check, j’y étais », là, à vélo, c’est autre chose. J’arrive pas à pied, mais presque. Ça crée une forme de vulnérabilité étrange, un peu étourdissante. Savoir que je ne peux pas juste tourner les talons et repartir. Je suis là. Je dois être là. Je ne dépends que de moi-même. Et ça donne un feeling très particulier : à la fois coincé et libre.

Si quelqu’un me demandait si ça valait la peine de souffrir pendant sept heures d’affilée pour voir ce que j’ai vu aujourd’hui, la réponse serait un oui. Un oui massif, sans hésitation. Je pense même que j’ai pris plus de photos aujourd’hui que toutes les autres journées réunies. Tellement, en fait, que je n’aurai même pas assez de place pour toutes les mettre sur mon site. Sinon, vous ne trouverez plus le texte.

La descente, ça a été un moment de pur bonheur. J’ai littéralement eu un segment de 35 kilomètres sans toucher aux pédales. Rien. Nada. J’étais plus souvent sur les freins qu’autre chose, en fait. C’est un plaisir presque absurde : juste se laisser porter, regarder l’odomètre grimper pendant que tu ne fais absolument aucun effort, avec le vent qui te rafraîchit doucement la face. Bon, c’est vrai que plus je descendais, plus la température remontait un peu. Mais quand t’es en roue libre, vent dans les cheveux, chaleur ou pas, tu t’en fous. T’es en vacances, là. J’avais même le réflexe de fermer la bouche pour éviter d’avaler une bébitte en souriant trop fort. C’est dire. Juste du plaisir, mur à mur.

Les 15 derniers kilomètres, il a quand même fallu que je pédale un peu. Techniquement, ça descendait encore, mais c’était rendu tellement subtil que ça ne comptait plus vraiment. Je suis finalement arrivé à mon fameux hôtel — que j’avais bien hâte de découvrir. Et surprise : c’était une mini-maison. Une vraie. Et c’était cute à un niveau indécent. Un petit bijou d’endroit. Il y a un deuxième étage minuscule pour dormir, tout est compact, fonctionnel, super bien pensé. Du mobilier moderne, des accessoires utiles, une vraie cafetière avec du café fourni. Cerise sur le sundae : une laveuse-sécheuse gratuite à disposition. Demain matin, je me fais un lavage royal avant de repartir. Oui, c’était cher. Mais le niveau de merveilleux est franchement ahurissant. J’suis même un peu triste de pas y passer plus de temps, parce que l’endroit est vraiment attachant. Pour le souper, j’ai aussi pris le temps d’explorer un peu la ville. Et franchement, elle est belle. Très axée sur le plein air — on croise des nuées de chandails Patagonia, des gens avec des vélos de montagne, des bottes de rando. L’ambiance fait un peu camp de vacances pour ceux qui viennent de finir le cégep et qui partent au BC avant l’université. Ça reste des activités super plaisantes, dans un cadre enchanteur.

Bref, j’ai bien l’intention de profiter de mon petit paradis jusqu’à la dernière minute. Avec le détour imprévu de 30 kilomètres aujourd’hui, ma journée de demain s’annonce pas mal plus relax : 96 kilomètres en tout, ce qui devrait me prendre autour de 5h30, tranquillou. Et puis, j’ai zéro pression. Le check-in de mon prochain hôtel doit être à 16h, et de toute façon, la prochaine ville est l’une de mes pauses prévues. J’y passe deux nuits. Donc même si j’arrive en fin d’après-midi, c’est pas grave : pas besoin de me lever tôt le lendemain, pas de départ à l’aube en vue.

Alors mon plan est simple : je vais rester dans ma petite maison mignonne jusqu’à ce qu’on me mette dehors à 11h tapantes. Je vais faire mon lavage pépère, peut-être retourner me promener un peu en ville. J’ai repéré une rivière juste à côté, avec une plage de galets, et j’ai vu des gens s’y tremper les pieds. Je me laisserai peut-être tenter moi aussi.En somme, je vais maximiser mon investissement hôtelier, comme un bon touriste responsable, et repartir ensuite dans le plus grand bonheur.

2 thoughts on “Jour 23 – Coincé et libre

  1. Salut Phil, les Rocheuses c’est magique, on a souvent l’impression que les montagnes vont nous avaler, tellement elles nous entourent… de partout! On prend conscience soudainement, combien nous sommes petits dans cet univers… Profites-en au maximum. Tante Pat

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