Pour un matin relax, c’en a été un vrai de vrai. Pas de cadran, pas de stress : je me suis réveillé naturellement vers 6h30, bien reposé dans ma petite maison de rêve à Fernie. L’endroit était tellement parfait que j’aurais pu y passer une semaine à juste regarder les montagnes en buvant mes cafés du matin. Mais bon, la route m’appelait — enfin, mollement. Aujourd’hui, j’avais à peine 96 kilomètres à faire jusqu’à Cranbrook. J’étais presque gêné d’avoir si peu à rouler. Tellement peu que j’ai eu un petit doute : est-ce encore un voyage si on fait moins de 100 km dans une journée? Est-ce que les autres cyclistes vont me juger? Est-ce que je dois me faire un tatouage discret qui dit « je fais parfois des journées mollo »? La météo annonçait du soleil, des degrés en quantité et potentiellement une petite surcuisson. Mais je m’étais promis de profiter à fond de ma mini-maison avant de partir. Alors j’ai pris mon temps. Café, déjeuner, remplissage méthodique de bouteilles d’eau, ajout d’une ration de Gatorade, puis, une fois tout le ravitaillement prêt, je me suis élancé sur la route 3 vers l’ouest. Tranquille. Comme une ballade du dimanche, parce qu'on est dimanche justement.
La route était franchement agréable. Pas parfaite, mais très correcte. L’accotement faisait le travail, disons-le comme ça : pas assez large pour s’y coucher et faire une sieste, mais suffisant pour rouler sans jouer à la roulette russe à chaque tournant. Le trafic, lui, était un peu plus costaud. Une vraie parade de véhicules récréatifs, et pas les petits formats. Ceux qui tirent une voiture en arrière, comme si un camping-car tout équipé n’était pas assez, et qu’il fallait aussi amener un char pour aller chercher du lait à l’épicerie du coin. Malgré tout, c’était pas agressant. Ils roulaient relax, comme si eux aussi avaient décidé que cette portion de la route, c’était pour respirer un peu.
Les premiers kilomètres se sont donc déroulés tout en douceur. La route descendait gentiment, comme une pente douce vers une journée sans histoire. Je longeais une jolie rivière, qui court tranquillement sans trop se presser, avec ici et là des pickups arrêtés, des pêcheurs en bottes qui prennent la vie comme elle vient. En arrière-plan, les montagnes immenses dessinaient une ligne d’horizon qui ressemblait à une carte postale en trois dimensions. Bref, c’était un peu magique, comme si la route s’obstinait à vouloir m’impressionner à chaque virage.

À un moment, la route a laissé tomber la rivière pour s’accrocher à flanc de montagne, comme si elle voulait grimper un peu pour mieux admirer le paysage. Et ça a marché : la vue s’est ouverte d’un coup, grandiose, et j’en ai profité pour sortir l’appareil photo. J’ai pris ce que je considère maintenant comme les plus belles photos de toute la journée. Cerise sur le gâteau, il y a eu un tunnel. Le premier que je croisais en Colombie-Britannique. J’étais presque ému. Au lieu de faire un détour ou dynamiter un pan de colline, les ingénieurs se sont dit : « On va juste passer au travers. » Et c’est exactement ce qu’ils ont fait. Simple, efficace et satisfaisant. Le vent, étonnamment, n’a pas décidé de se joindre à la fête. Il est resté calme. Les pentes ont monté doucement, pas assez pour me faire suer, juste ce qu’il faut pour me rappeler que je suis vivant. C’était presque une balade de santé — avec vue panoramique, tunnel surprise et zéro stress.


À un moment donné, sans trop m’en rendre compte, j’ai commencé à perdre pas mal d’altitude. Doucement, mine de rien. C’est le genre de descente qui se faufile sous tes roues sans faire de bruit, jusqu’à ce que tu réalises que tu voles presque. Et puis paf, me voilà déjà rendu à l’unique station-service du trajet. Et comme par magie (ou logistique bien pensée), elle était exactement à mi-chemin entre Fernie et Cranbrook. Timing parfait. Je me suis donc arrêté pour le traditionnel ravitaillement : sandwich de dépanneur, eau, électrolytes, le classique. Je ne suis pas resté longtemps.
Une fois reparti, à peine quelques kilomètres plus loin, j’ai traversé un secteur qui, sans équivoque, avait été ravagé par un feu de forêt. Tout autour, les arbres noirs et déplumés se dressaient comme des allumettes calcinées, vestiges d’un épisode pas si lointain. C’était à la fois triste et impressionnant. Un genre de décor post-apocalyptique en pleine reconstruction.

Petite parenthèse inattendue : au moment précis où j’écrivais le paragraphe précédent — oui oui, celui sur le feu de forêt — ma chambre d’hôtel à Cranbrook s’est mise à trembler. Un vrai petit tremblement de terre maison! Une bonne minute de shake, shake, shake señora, comme dirait l’autre. Histoire de faire bouger un peu les hanches après une journée de vélo. Mais bon, c’est terminé. Les murs tiennent encore debout, le plancher aussi. On respire un coup… et on reprend là où on en était.
Je disais donc — avant que la chambre se prenne pour un shaker géant — que le décor post-feu avait un look bien particulier. Des deux côtés de la route, une armée de petits sapins s’efforçait de repousser entre les troncs noircis et tordus comme des sculptures d’angoisse. Ça ne devait pas faire très longtemps que ça avait brûlé. À vue d’œil, je dirais un an ou deux, pas plus. Mais ce qui est sûr, c’est que ça a dû être l’enfer sur Terre pendant que ça flambait. Bien que je sois dans les Rocheuses, je suis très à l'est. Et ici, le climat est sec comme un vieux biscuit oublié dans une boîte à lunch. Aujourd’hui, il faisait un solide 30-31 degrés, avec un soleil qui cuisait le paysage comme une plaque de cuisson. À ce niveau-là, même l’air sentait l’épinette qui chauffe. Alors imaginez une petite étincelle là-dedans — c’est pas long que tout saute comme une boîte de feux d’artifice en mode vengeance. Heureusement pour moi, aucun feu actif n'est à proximité. Pas de fumée, pas de routes barrées, juste le silence des arbres qui repoussent et l’odeur des conifères en plein sauna.

La suite du trajet s’est déroulée sans trop de rebondissements. Rien de dramatique, rien d’héroïque — juste moi, la chaleur, et ma quête infinie pour rester hydraté. Une vraie chorégraphie de bouteilles d’eau, de gorgées espacées, et de sueur bien placée. Le grand bal de l’hydratation, dans toute sa splendeur. La route, pour sa part, continuait d’être agréable. Pas spectaculaire comme plus tôt, mais tout à fait correcte. Le vent, lui, avait décidé d’être un petit complice : léger, un peu de dos, juste assez pour me pousser doucement comme un ami discret qui dit « allez, continue ». Ce n’était pas un sprint, mais c’était fluide. Le seul vrai facteur limitant, c’était encore et toujours ce bon vieux soleil. Il cognait sans relâche, et la température oscillait autour de 31 degrés. S’il avait fait un petit 7 degrés de moins, on aurait été dans la catégorie « journée parfaite, à encadrer au salon ». Mais bon, on fait avec. On transpire, on avance, et on garde les yeux ouverts pour la prochaine station-service ou miracle climatique.

Un truc qui m’a frappé aujourd’hui, c’est le nombre impressionnant de Hells Angels que j’ai croisés. Pas juste un ou deux en balade. Non, une vraie parade de vestes full patch, sur des motos qui ronronnent comme des fauves polis. Je ne sais pas s’ils sont particulièrement actifs dans la région, mais ça m’a semblé plus présent que d’habitude. Et curieusement, je n’en avais même pas parlé dans mes récits précédents, mais en Alberta à Lethbridge, j'étais tombé sur un stationnement où les Hells Angels tenaient littéralement une vente de garage. Ils vendaient des chandails, des patchs, de la musique, des trucs de motos… tout ce qu’il faut pour bien habiller ton côté rebelle. Et le tout dans une ambiance presque familiale, genre “campagne de relations publiques”. Depuis, j’en croise aussi pas mal sur la route. Des groupes entiers qui voyagent ensemble, en route vers un rassemblement ou juste en mode croisière. C’est toujours un peu étrange de les voir là, entre deux montagnes et non en ville. Mais bon, j’imagine qu’eux aussi ils profitent de l'été.
La fin du trajet s’est conclue par une belle petite montée bien sentie : environ 150 mètres de dénivelé sur 4 kilomètres. Une pente franche, mais pas méchante. Je l’ai grimpée sans trop rechigner, et tout à coup, me voilà à Cranbrook. Ville correcte. Pas laide, pas charmante non plus — juste correcte. Faut dire que le climat ici n’aide pas à faire ressortir le côté carte postale : c’est sec, poussiéreux, et les rares arbres qu’on croise ont tous l’air d’avoir signé un pacte avec le soleil pour survivre sans eau. Mais bon, au moins, mon hôtel est une belle surprise. Il est tenu par un petit couple de personnes âgées adorables, le genre de gens qui t’accueillent avec un sourire sincère et qui te donnent l’impression d’arriver chez des grands-parents que tu ne connaissais pas encore.
Demain, c’est congé. Jour de repos prévu à l'horaire et mérité. Même si, selon le site météo que je consulte, il va peut-être pleuvoir… ou peut-être pas. Dans deux jours? Pareil. C’est du 50/50. Ce qui me stresse un peu, parce que je n’ai plus aucune journée tampon. Si jamais il pleut et que je dois rester coincé ici un jour de plus, mon plan de rejoindre Tofino saute. Ça voudrait dire couper court à l’aventure sur la côte ouest et viser plutôt Vancouver. Ce serait un peu plate. Pas dramatique, mais plate. Tofino, c’est l’objectif poétique. Vancouver, ca reste un plan B que je suis capable d'accepter sans vivre de sentiment d'échec. Mais bon, pour l’instant, le cap est toujours mis sur l’objectif initial. On verra ce que les nuages décideront. Et sur ce, je vous dis à dans deux jours!
