Jour 25 – Toucher le ciel

Le matin, quand je me suis réveillé, j’étais pas de super bonne humeur. Il pleuvait dehors, pas juste un petit crachin sympathique, non, une vraie pluie, celle qui te donne envie de rester au lit à écouter des podcasts de true crime en mangeant des toasts détrempées. Et selon la météo, ça allait durer jusqu’à presque 10 heures. Pas idéal quand tu as 188 km à pédaler jusqu’à Salmo. Partir tard, ça voulait dire arriver tard. Et arriver tard, ça brisait toute ma planification des jours suivants. J’ai commencé à penser à un plan B plus raisonnable : peut-être que je pourrais m’arrêter à Creston, à 105 km. C’était pas glorieux, mais c’était pas non plus une défaite. Juste une retraite stratégique. Mais voilà, contre toute attente, la pluie s’est arrêtée un peu plus tôt que prévu. Vers 8 h, le ciel avait l’air de faire une pause. L’asphalte commençait à sécher, timidement. La météo annonçait juste des nuages pour les prochaines heures. Je me suis dit : « OK, vas-y. On verra bien à Creston. » J’ai mis mon casque, j’ai embarqué sur mon vélo et j’ai pédalé, un peu dans le doute, mais avec l’espoir que la journée allait peut-être tourner en ma faveur.

La journée s’annonçait comme un test de patience déguisé en itinéraire cyclable. Comme je l'ai mentionné, le premier tronçon, c’était 105 km jusqu’à Creston. Pas plat, pas vraiment difficile non plus, juste ce genre de terrain en montagnes russes : ça monte, ça descend, tu ne sais jamais si tu devrais t’asseoir ou rester debout, changer de vitesse ou abandonner ta foi en la mécanique. Mais ensuite, si je décidais de continuer jusqu’à Salmo, là on entrait dans une autre catégorie. Les 83 kilomètres suivants commençaient par 10 km de plat et après ça, le gros morceau : 35 km de montée, 1400 mètres de dénivelé, jusqu’au sommet d’un col à 1714 mètres d’altitude. J’avais vérifié deux fois, parce que ça me semblait exagéré. C’est simple : la plus longue montée que j’avais faite jusque-là dans ma vie, c’était 380 mètres. Et encore, j’en parle encore parfois comme d’un exploit olympique. Alors 1400, on est dans une autre galaxie. J’étais franchement terrorisé.

Mais bon, dans ma tête, je gardais le plan simple : atteindre Creston. Le reste viendrait après. Si les jambes étaient là, si la météo ne me balançait pas une autre claque, peut-être que j’irais me frotter à la montagne. Mais pour l’instant, c’était Creston ou rien.

Aller jusqu’à Creston, ça n’a pas été une partie de plaisir, disons-le franchement. À peine une vingtaine de kilomètres après mon départ, une bruine s’est mise à tomber. Pas une vraie pluie franche et honnête, non. Une espèce de crachat céleste qui rend tout poisseux et inconfortable. Le genre de truc juste assez intense pour détremper l’asphalte, t’asperger dans le dos, et te garder dans une espèce d’alerte molle : est-ce que c’est un prélude au déluge ou juste une mauvaise blague météo?Je m’étais fié à Météo Média, qui annonçait du ciel nuageux sans précipitation. Grosse erreur. AccuWeather, lui, parlait d’averses et de bruine jusqu’à mon arrivée. Et semble-t-il que ce site-là est plus fiable pour les prévisions à court terme.

J'étais trempé, irrité, et passablement grognon. J’avançais machinalement, sans regarder autour. De toute façon, il n’y avait rien à voir : un ciel bouché, des nuages accrochés partout, aucune montagne en vue, juste du gris et du mouillé. Le genre de moment où tu pédales en espérant que ton cerveau finisse par déconnecter, histoire d’échapper un peu à l’ambiance morose. Bref, un long segment pas très joyeux, et certainement pas le genre d’aventure que tu racontes avec un sourire en coin.

Heureusement, la bruine déprimante n’a pas duré jusqu’au bout. Sur les trente derniers kilomètres, la pluie a fini par se tasser. L’asphalte commençait à montrer quelques taches sèches, comme des signes d’encouragement. Et dans les bonnes descentes, le vent faisait le boulot du séchoir : j’ai commencé à me sentir moins détrempé, moins grognon. Puis, lentement, j’ai vu apparaître Creston. Et là, surprise : c’était franchement mignon comme ville.

Des champs de cerisiers à perte de vue, remplis de cerises bien rouges — pour ceux qui cherchent un job saisonnier dans l’Ouest, prenez des notes. L’endroit avait un petit air de campagne chic, une vibe artisanale qui m’a tout de suite fait penser au chemin de la Montagne à Mont-Saint-Hilaire. Mais version grand format, avec plus de hippies et moins de Montréalais. Creston, c’est aussi un mini centre-ville, pas très gros mais vivant, avec une ambiance très plein air. T’as l’impression que tout le monde là-bas revient juste d’une randonnée, d’une baignade ou d’un atelier de poterie biodynamique. La culture hippie y flotte dans l’air comme un parfum discret de patchouli. C’était exactement l’image de la petite ville de Colombie-Britannique qu’on se fait dans sa tête : des gens débarqués là pour « faire le trip de leur vie », et qui sont restés parce qu’ils ont trouvé des chèvres vegan à adopter.

Je me suis arrêté pour manger un gros Subway, question de me redonner un peu de moral avec du pain mou et des légumes douteux. Et c’est là que j’ai regardé l’heure… et que j’ai eu une surprise : j’étais arrivé une heure plus tôt que prévu. Pourquoi? Parce que j’avais changé de fuseau horaire sans m’en rendre compte. Je suis maintenant officiellement dans le Pacific Time. Moins trois heures par rapport à Montréal, et ce sera comme ça jusqu’à la fin du voyage

Le temps lui-même m’encourageait à continuer. Tout s’alignait : il faisait beau, il était tôt, j’avais encore de l’énergie… mais une angoisse me rongeait. Cette deuxième moitié du trajet me terrorisait toujours autant. Avant de faire un geste irréversible, j’ai décidé de réserver une chambre d’hôtel à Salmo. Hors de question de me taper 1400 m de montée pour arriver là, épuisé, sans toit pour la nuit, et être obligé de continuer comme une âme en peine sur deux roues. J’ai donc sorti mon téléphone et entamé le ballet des appels. Trois hôtels à Salmo. Le premier? Complet. Le deuxième? Numéro invalide, comme s’il n’avait jamais existé. Le troisième? Il me sort un prix de 180 $. Ish. Je me rabats sur le site web du deuxième, espérant un miracle, mais non, encore plus cher. Et là, comme sorti d’un vieux film où le destin a un sens de l’humour douteux, le premier hôtel me rappelle : « Finalement, on peut te l’offrir à 170 $. » Dix piastres de moins, ça reste ridicule, mais au moins j’aurai un lit. Une fois la réservation faite, j’ai eu un moment de flottement. J’ai raccroché, j’ai regardé autour de moi, et je me suis dit : « Bon… là, y’a plus de retour possible. » C’était fait. Le sort en était jeté. Alors j’ai rangé mes trucs, j’ai fait le plein de Gatorade, rempli mes sacs de barres Cliff, et je suis reparti vers Salmo… comme si je marchais doucement vers l’abattoir.

Les dix premiers kilomètres se sont déroulés sans trop d’encombre, comme prévu. Mais il y avait une tension dans l’air, un petit quelque chose de menaçant. Je roulais dans une vallée, encadré par des collines verdoyantes, et devant moi, la route 3 semblait filer tout droit vers un mur. Pas une pente douce, pas un col évident. Juste une masse compacte de montagnes, style impénétrable. Un peu comme si la route s’était dit : « Allez, on va essayer de grimper ça. »Je me demandais sérieusement où elle passait, cette maudite route. Et puis, à la dernière seconde, j’ai aperçu un minuscule couloir entre deux sommets, une petite ouverture comme une faille dans la cuirasse. C’était là. C’est par là que j’allais monter. Et juste en voyant cet entonnoir naturel, j’ai compris que ça n’allait pas être une balade de santé.

En bas de la grande montée, on ne pouvait pas se tromper : un festival de pancartes d’avertissement m’attendait. On me parlait de conditions météorologiques extrêmes, de risque d'avalanche, de consulter un site web avant de monter, d’alertes possibles, de chaînes obligatoires sur les pneus après le 1er octobre ou avant le 1er mai… En clair, tout ce qui indique que cette route-là, c’est pas une promenade du dimanche. C’est un endroit où la nature gagne souvent, et où l’humain s’aventure à ses risques et périls.

C’est donc dans cet état d’esprit — entre résignation stoïque et peur très concrète — que j’ai pénétré dans le Kootenay Pass, ce col mythique qui relie Creston à Salmo. Et dès le premier mètre, la couleur était annoncée. Pas de préliminaires, pas de douceur : on entre, et bam, une côte à 6 % qui te saute à la gorge comme un chien de garde affamé. Et ensuite? Elle ne lâche jamais. Le pourcentage grimpe parfois à 7, 8, 9, même 10 %. Et jamais il ne redescend. Aucune pause, aucun petit replat sournois pour te laisser croire que tu pourrais respirer un peu. Rien. C’est une montée pure, continue, linéaire dans son hostilité. C’est tellement long que ça ne ressemble même plus à une montée. Tu ne vois ni le début ni la fin. T’es juste coincé dans un tunnel sans toit, un moment suspendu dans l’effort, comme si t’étais devenu un hamster dans une roue verticale. Je pédalais en mode dernier recours, première vitesse, cadence d’agonie. À mes meilleurs moments, je touchais un glorieux 12 km/h, mais la plupart du temps, c’était bien moins que ça. Et tout ça, pendant 35 kilomètres. Trente-cinq. Une éternité à la verticale. Une montée qui t’oblige à négocier avec ton mental, ton corps, ta volonté et qui te donne envie de t'inventer une divinité juste pour pouvoir la supplier.

Je m’étais fixé un rythme : une pause tous les 5 kilomètres pour boire un peu, souffler, me convaincre que j’allais survivre. Au début, ça tenait. Mais plus j’avançais, plus les règles du jeu changeaient. C’est devenu une pause tous les 2,5 km. Puis, dans les derniers moments de cette interminable montée, c’était tous les 1 km. Je posais les deux pieds à terre, je lâchais un genre de râle primal, une plainte d’être humain dépassé par la nature, un beuglement de désespoir dans le vide alpin… puis je remontais sur mon vélo pour un autre petit kilomètre de souffrance.

Et comme si l’effort ne suffisait pas, l’altitude s’est mise de la partie. Plus je grimpais, plus la température chutait. Ce qui était un 18 °C agréable au départ s’est transformé en un petit 7 ou 8 glacé. Pendant mes pauses, je grelottais, pris entre la chaleur de l’effort et le froid de l’air raréfié. Et l’essoufflement, lui, devenait de plus en plus intense. À 1600, 1700 mètres d’altitude, ça commence à compter. La pression atmosphérique était tombée autour de 82 kilopascals, ce qui veut dire environ 20 % d’oxygène en moins. À chaque coup de pédale, j’avais l’impression de respirer à travers une paille. Mais à un moment donné, le sommet est apparu, comme une hallucination qui se matérialise. Et là, surprise totale : un lac. Un vrai petit lac, posé là au sommet, comme par magie. On se demande encore comment il a pu s’installer là, peinard, à cette hauteur. Il y avait aussi une toilette et un panneau qui indiquait l’altitude — 1774 mètres. Rien de très chic, plus une halte pour déneigeuses qu’un site touristique, mais à mes yeux, je venais de toucher le ciel. Et en passant ce col, j’ai eu le sentiment très clair que je changeais de dimension. Un nouveau monde m’attendait de l’autre côté.

J’ai donné un coup de pédale, et il m’a fait avancer de 25 km. Bon, d’accord, pas littéralement — mais c’est l’impression que ça donne quand tu bascules du sommet du Kootenay Pass pour entamer la descente. La gravité devient ton coach personnel, ton moteur, ton vent dans le dos… ton tout.

Au début, la pente est raide, très raide. Tellement que j’étais sur les freins presque en continu. Et à un moment, j’ai commencé à m’inquiéter sérieusement pour eux. Après environ 4 km de descente à fond la caisse — je devais frôler les 50 km/h — j’ai fait une pause. J’ai approché ma main du disque de frein, et là… ouf. Même sans toucher, je sentais la chaleur me caresser les doigts à cinq centimètres de distance. Le machin devait être bien au-delà des 200 °C. Pas question que je les pousse jusqu’à la rupture. J’avais zéro envie de finir ma course dans une rampe à camions, propulsé dans une butte de sable comme un pauvre cycliste kamikaze.

Je suis reparti pour un autre 4 km, même scénario. Vitesse, freins qui crient, pause. Et petit à petit, au fil de la descente, la pente a commencé à s’adoucir, la température à remonter, et mes nerfs à se détendre. J’ai même pu observer un truc intéressant : sur mon vélo de gravel, tant que la pente est à 5 % ou moins, je peux descendre sans toucher aux freins. Ça file, mais c’est gérable. Par contre, dès que ça dépasse 6 %, là c’est une autre game. Le vélo commence à vibrer, le guidon devient nerveux, la stabilité fond comme neige au soleil. Et là, le yolo n’est plus une stratégie viable. Bref, j’ai appris beaucoup de choses dans cette descente. Sur la gravité, sur la chaleur, sur les freins, et un peu sur moi aussi.

Une fois arrivé en bas de la descente, mine de rien, il ne me restait plus que 13 kilomètres avant Salmo. Treize kilomètres à plat, en apparence anodins, mais dans mon état — les jambes en compote totale après l’ascension de l’enfer — c’était tout sauf une formalité. Chaque coup de pédale était comme un rappel doux-amer de l’épreuve que je venais de traverser. Mais bon, un pied devant l’autre (ou plutôt, une pédale après l’autre), j’ai fini par me rendre.

Mon hôtel? Une agréable surprise. Petite chambre cute, ambiance tranquille, rien à redire. J’aurais pu m’y écrouler et y passer la nuit sans bouger. Mais non. Mon estomac s'est manifesté. Il a exigé des vivres. Et comme l’hôtel ne venait pas avec un mini-frigo magique, j’ai dû reprendre mon vélo pour aller jusqu’à l’épicerie en ville. Un bon 2,4 km aller-retour. Ce qui, après 188 km de route et 1400 m de montée, équivaut à traverser le désert avec des chaussures de clown. Mais bon, fallait manger. De retour à l’hôtel, j’ai lavé mon linge de la manière la plus laide qui soit : en le piétinant dans le fond du bain pendant que je prenais ma douche, multitâche version rustique. Et maintenant, pendant que mes vêtements sèchent un peu partout dans la chambre, j’ai enfin le droit de faire ce que j’attendais depuis des heures : relaxer.

Pour demain, le programme s’annonce comme une suite directe de l’épisode « Kootenay Pass : la Verticale Infernale ». J’ai 133 km à faire, et surtout, un bon 2400 m de dénivelé à avaler. Une journée qui s’aligne comme une version 2.0 de celle d’aujourd’hui — la mise à jour avec plus de pentes, moins de jambes fraîches, et probablement autant de sueur. D’après ce que j’ai pu constater et selon les sages conseils de la dame de l’hôtel, il y a deux grandes montées à venir. La première est une mise en bouche : 9 km d’ascension pour 750 m de dénivelé. Pas douce, mais au moins courte. Ensuite, une petite descente pour souffler un peu, et puis on attaque le plat principal : une montée de 40 km — oui, quarante — qui monte tranquillement ses 1700 m de dénivelé, comme si de rien n’était. Bref, ça risque de ressembler pas mal à aujourd’hui. Donc, même stratégie : bien manger, m’hydrater comme si j’étais fait de Gatorade, et grimper par intervalles de 1 km, comme un train de montagne à vapeur qui souffle et siffle à chaque borne. Le bon côté, c’est que les descentes me font gagner du temps : ce que je perds en lenteur en montée, je le récupère en filant vers le bas. Alors au final, c’est toujours moi qui gagne. Et maintenant, il ne reste plus qu’à espérer que les jambes tiennent, que les freins coopèrent, et que la montagne me laisse passer.

2 thoughts on “Jour 25 – Toucher le ciel

  1. Aujourd’hui, tu as touché le ciel… Phil, tu m’impressionnes! Quelle journée, quelle épopée, quelle force tu portes en toi. Tu aurais pu rester bien tranquille à écouter des balados de true crime (hey, c’est moi qui fait ça d’habitude 😉 ) en mangeant ta pizza de la veille et honnêtement, tu l’aurais mérité. Mais non, tu t’es levé, tu as enfilé ton casques pour affronter la bruine poisseuse, les prédictions trompeuses de Miss météo, les kilomètres en ascension et descente et l’incertitude. Tout ça avec cette lucidité désarmante, ta capacité de garder le moral même dans la grisaille.
    Cette montée insensée, l’humidité, la fatigue dans tes jambes, l’altitude et les freins qui surchauffe, et toi, tu avances, un kilomètre à la fois, avec courage et tes anecdotes scientifiques qui me fais sourire d’admiration. Tu as vraiment un don pour observer le monde avec une tendresse et une intelligence qui me chavirent. Je t’aime!

    Pour ton Kootenay Pass, tu étais littéralement dans une montée sans fin, avec l’altitude qui te volait l’oxygène, les pancartes qui criaient « Danger! », et cette pente inhumaine qui t’arrachait chaque mètre. Et toi, tu as continué. Un kilomètre à la fois. Avec tes râles primaux que je connais trop bien, tes pauses de survie, et une volonté plus forte que la gravité. Tu as domptée cette montée avec ton mental, ton humour, ta science et ton cœur. Et puis cette descente… Entre les freins brûlants et l’adrénaline pure. Un autre moment où tu m’as impressionné; aller à l’épicerie après 188 km!!! Tu te souviens de notre premier petit train du nord à Nominingue 😉

    Go Phil Go! Tu tiens encore sur ton itinéraire. Repose-toi bien ce soir, mon infatigable aventurier. Demain, la montagne n’a qu’à bien se tenir parce que toi, tu sais déjà comment toucher le ciel! J’ai vraiment hâte de te retrouver, plus que 2 dodos avant mon départ xxx

  2. :-O

    Plus que 1000km avant ta destination. Tu vas bientôt voir l’ocean Pacifique! Bonnes montées mais surtout, bonnes descentes!

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