Aujourd’hui, j’avais seulement 133 kilomètres à faire. Une petite journée, quoi. J’avais donc réglé mon cadran un peu plus tard que d’habitude, question de me donner un mini luxe. Parce que bon, même si la distance était raisonnable, je savais que le menu allait être costaud côté pentes. Mais surprise! Ce n’est pas le cadran qui m’a agressé en premier ce matin. Non, non. Le vrai réveil brutal, je l’ai eu bien avant, au beau milieu de la nuit… en allant aux toilettes. Et c’est là, dans un geste pourtant banal et pacifique, que j’ai réussi à me faire un lumbago. Un bon vieux tour de rein, comme on dit. Bravo Phil, chapeau l’artiste. Je me suis donc réveillé ce matin avec une barre de douleur bien installée dans le bas du dos. J’ai tenté de me convaincre que ça allait être une belle journée quand même… mais mettons que c’était pas gagné.
Résultat : tout a été un peu plus long que prévu. Ramasser ses affaires en étant plié en deux, à fixer ses pieds… disons que ça ralentit la cadence. Même la petite madame de l’hôtel, en me voyant peiner dans le corridor, m’a lancé : « Oh, je pensais que t’allais partir plus de bonne heure! » J’ai répondu quelque chose comme : « Ouais, ben j’me suis barré le dos », en essayant d’avoir l’air stoïque, mais ça sonnait plus comme une vieille plainte de meuble qui craque. Heureusement, elle a eu pitié et m’a offert un Advil.
Une fois que tout a été rangé, que j’étais enfin sur mon vélo, je me suis dit : ça y est, on part pour ce qui pourrait bien être la journée la plus pénible de ma vie. Mais surprise! Être assis sur une selle de vélo, légèrement penché vers l’avant à tenir le guidon, c’est apparemment la position ergonomique par excellence pour un dos barré. Qui l’eût cru?! J’ai donc pu rouler avec une allure totalement normale. Enfin, du moins jusqu’au moment où il fallait descendre du vélo — là, c’était un tout autre film. J’avais l’air d’un centenaire en plein processus de fossilisation chaque fois que je mettais pied à terre pour boire ou ajuster quoi que ce soit. Mais bon, comme on dit : personne n’a jamais prétendu que ces journées-là allaient être faciles.

J’avais même pas encore eu le temps de me réchauffer que déjà, ça partait en drame. J’avais à peine six ou sept kilomètres de faits quand une ambulance me dépasse à toute vitesse, sirène en délire, comme si elle transportait quelqu’un qui venait de perdre ses deux jambes. Je lève même pas un sourcil — ça arrive, des urgences. Mais voilà qu’une autre ambulance débarque, suivie cette fois d’un camion de police. Et paf, une troisième ambulance qui déboule comme dans un mauvais film d’action tourné dans un rang. Là, je commence à me dire : « Euh… y’a-t-il une tornade de gens blessés dans le coin ou quoi? »Quelques centaines de mètres plus loin, je tombe sur le cœur de l’action : le fameux accident. Et pas un petit accrochage du dimanche. Un gros camion de bois, style Mad Max forestier, roulait à fond de train — probablement à 100 ou 110 km/h — et il a frappé une petite voiture qui sortait d’une entrée de cour. Le conducteur de la petite auto ne semble pas avoir regardé avant de s’engager. Résultat : le camion l’a percuté sans même ralentir dans la porte du conducteur. Quand je suis arrivé, les secours étaient déjà en train de découper le toit de l’auto, la porte pour essayer de sortir la personne coincée à l’intérieur. Et franchement, ça regardait très mal. Genre, salon-mortuaire-mal. Évidemment, tout ce drame a un peu ralenti mon départ. Impossible de passer par la route. Mais j’étais en vélo, moi. Et être en vélo, c’est comme être un ninja des routes : j’ai contourné le tout en passant par le champ à côté, marchant entre les herbes hautes comme un personnage secondaire qui esquive l'accident de la scène principale.
Au kilomètre 11 environ, la première des deux grosses montées annoncées a fait son entrée. Un petit neuf kilomètres d’ascension, comme ça, pour s’échauffer — avec un joli 750 mètres de dénivelé. Et là, chaque kilomètre s’est fait sentir dans mes mollets comme un épisode douloureux de ma vie que j’aurais préféré oublier. La pente? Entre 6 et 10%, histoire de varier les plaisirs. Et ma vitesse? Quelque part entre “presque immobile” et “limite rétrospective”. J’avançais à petits coups de pédale, 500 mètres à la fois, puis je m’arrêtais pour une gorgée de Gatorade, comme un randonneur qui aurait oublié qu’il était censé aimer ça. Mais bon, l’humain est tenace (ou juste borné), et j’ai fini par atteindre le sommet. Dégoulinant, luisant, avec déjà les deux tiers de ma bouteille de Gatorade dans le système, je suis arrivé en haut en me disant que cette montée-là… ce n’était que l’échauffement. Un modeste avant-goût de ce qui m’attendait un peu plus loin : la vraie côte. Celle qui allait tester non seulement mes jambes, mais probablement mon âme aussi.
Comme c’est maintenant devenu une sorte de routine, la montée a évidemment été suivie d’une descente vertigineuse. Je suis descendu à toute allure, sur les freins presque tout le long, avec cette impression étrange d’être à la fois un oiseau en chute libre et un type bien conscient que son casque est probablement décoratif. Et comme la pente m’amenait à une altitude encore plus basse que mon point de départ, la descente s’est prolongée bien au-delà de ce que la montée avait offert. Merci la gravité. Et puis, soudain, sorti d’un virage, un petit lac avec une ville à côté. Vraiment très mignon. Le genre de spot qui te fait presque oublier que tu viens de risquer ta vie pour y arriver. L’eau était calme, les arbres autour semblaient posés là juste pour la photo, et pendant une seconde ou deux, j’ai eu envie de tout lâcher et de juste m’étendre là, en me disant : « Voilà, j’habite ici maintenant. »

Castlegar. Une ville de taille honnête, pas trop petite pour être plate, pas trop grosse pour être agressante. Et franchement, elle s’est révélée plutôt sympathique. J’y suis arrivé un peu avant 11h, pas mal plus tard que prévu. Mais entre le dos en miettes, le carambolage matinal et l’ascension en mode escargot asthmatique, disons que la ponctualité n’était pas au menu. Le soleil, lui, était en grande forme. Haut dans le ciel, il commençait à faire chauffer l’air et à faire suer les indécis. Moi, j’avais pas faim du tout, mais comme c’était la dernière vraie ville avant le néant je n’avais pas trop le choix : fallait manger. Premier arrêt : un Subway. Fermé temporairement. Crise existentielle. Je suis resté là, un peu désemparé, à me demander ce que la vie voulait me dire. Finalement, je suis tombé sur une épicerie qui avait, ô miracle, un comptoir à sandwichs maison. Pas un vrai Subway, mais une version locale, un peu croche, probablement dirigée par une madame ricaneuse qui aime les cornichons. Ils m’ont fait un 12 pouces, bien classique, qu’ils ont coupé en deux. Avec ça, j’ai pris un café moyen et je suis allé manger tout ça sur un petit mur de béton, dans un micro-morceau d’ombre de trois pieds, en bordure du stationnement. Les autos passaient à côté de moi, me regardant comme si j’étais un échantillon humain exposé en plein soleil. Mon sandwich était un peu croche, ma posture aussi, et mon moral pareil. J’ai réussi à avaler la première moitié du sandwich, mais j’étais déjà à deux doigts de régurgiter ma vie. L’autre moitié, je l’ai mise dans mon sac pour plus tard puis, j’ai fait le plein de Gatorade au dépanneur voisin, parce que bon, la suite du programme, c’était la Grande Montée. Rien de moins.
J’ai donc repris la route 3, naïvement convaincu que j’aurais droit à, je sais pas, un petit deux kilomètres de plat, juste assez pour digérer mon sandwich de mur de béton et me préparer mentalement à ce qui s’en venait. Mais non. La route en avait décidé autrement.Aussitôt engagé, bang! Une pente. Pas de préliminaires : 6 kilomètres de côte à 8%, en plein dans le tapis, comme un avertissement sévère que la suite n’allait pas être un pique-nique. Et bien sûr, puisque j’étais dans une vallée encaissée, il n’y avait absolument aucun vent pour me rafraîchir. L’air était épais, chaud, humide. Un genre de soupe atmosphérique dans laquelle je tentais de faire avancer mes 80 kilos de détermination. C’est donc dans ce décor moite et hostile que j’ai entamé la Grande Montée. Une montée de 40 kilomètres. Oui, quarante. Pas des kilomètres métaphoriques, pas des kilomètres émotionnels — de vrais kilomètres d’asphalte qui montent, lentement, sans fin, avec un gain d’altitude total de 1400 mètres. C’est comme monter le Mont-Royal... dix fois. Mais avec un vélo chargé et une sueur qui goûte déjà le Gatorade recyclé.
J’ai pas perdu de temps à m’illusionner : dès que la côte a commencé à vraiment piquer, j’ai enclenché le mode survie structurée. Un kilomètre à la fois. C’est devenu mon unité de mesure de l’existence. Au kilomètre 41, je m’arrête. Petite gorgée d’eau. Mon dos me rappelle immédiatement que s’arrêter, c’est mal. Je repars. Kilomètre 42, re-prise de contact avec le Gatorade, re-souvenir que j’ai un lumbago, re-départ. Kilomètre 43, même scénario. Et ainsi de suite, encore et encore. Comme une boucle infinie de douleurs dosées et de liquides sucrés. Et là, quand tu fais ça 40 fois, ça ne prend pas juste du temps. Ça devient le temps. Chaque intervalle est un monde. Un univers de 1000 mètres où tu oublies qui tu es, pourquoi tu fais ça, et ce que t’as bien pu manger pour que ton cerveau pense que c’était une bonne idée. Bref, ça a duré une éternité!

À ma grande surprise — et honnêtement, à mon immense soulagement — quelque part dans le milieu de cette torture de 40 kilomètres, il y a eu une sorte d’accalmie. Un petit miracle d’asphalte. La pente, au lieu de continuer son oppression méthodique à 6-8%, s’est adoucie à un modeste 3%.Et là, c’était comme une bouffée d’air frais… sauf qu’il faisait encore chaud et que je suais comme un sprinkler détraqué. Mais! Mais! Je ne gémissais plus. Juste transpirer sans gémir, c’était devenu un luxe. Une sorte de bonheur minimaliste : grimper lentement, sans hurler intérieurement. On s’accroche à ce qu’on peut.

À un moment donné — un moment flou, quelque part après l’épuisement mais avant la dissolution complète de mon esprit — j’ai atteint le sommet. Oui, le sommet. Après 2h30 de grimpe quasi ininterrompue, j’étais enfin rendu en haut de cette interminable montée. Et franchement, 2h30 pour 40 kilomètres avec 1400 mètres de dénivelé, dans ces conditions? C’est presque un exploit. Ou du moins, c’est pas un échec. Par contre, l’accueil au sommet était... sobre. Il y avait une petite pancarte un peu timide qui annonçait qu’on était au top. Une station météo derrière une clôture grillagée avec un message passif-agressif disant de ne pas la déranger. Et c’est tout. Même pas un banc. Même pas une fontaine. Juste moi, le vent, et mon dos qui se demandait ce qu’il faisait là. L’accotement, lui, était une blague cruelle : un maigre filet de gravier vaguement collé à l’asphalte. Rouler là-dessus, c’était comme pédaler sur un sac de roches concassées en équilibre sur un fil de pêche. À chaque fois que j’entendais une van approcher derrière, c’était panique logistique : je devais me tasser dans le gravier pour la laisser passer, prier pour que mes roues ne décident pas de se désintégrer, attendre qu’elle s’éloigne, puis me repositionner sur la route... pour 300 mètres de plus. Répéter. Encore. Encore.Mais la vraie récompense, elle est arrivée juste après. Le sommet passé, j’ai basculé de l’autre côté de la montagne, et là — ô joie! — la descente s’est amorcée. Et pas une petite pente molle et décevante. Non. Une vraie descente spectaculaire, digne d’un film avec des effets spéciaux et des cris en écho. Une vengeance de la gravité sur les heures de souffrance.
Cette descente-là… c’était du grand art. Le genre de truc qui te fait presque oublier les 2h30 d’ascension, le mal de dos, la sueur, les sandwiches médiocres et les accotements en cailloux. Elle avait tout. Absolument tout. Des ravins spectaculaires qui s’ouvraient comme des scènes de carte postale, des virages en épingle comme dans un jeu vidéo, un pont digne d’un générique de film d’aventure, et des falaises massives bordées d’éboulis, avec des petites roches qui jonchaient le bord de la route comme si la montagne elle-même voulait t’envoyer un petit rappel : « Regarde, je suis belle, mais j’suis pas si stable. » Chaque tournant révélait un nouveau décor encore plus grandiose que le précédent. Et tout ça, à pleine vitesse, sans que j’aie à faire le moindre effort. Un vrai 25 kilomètres gratuits. Pas de pédalage, juste de la gravité bienveillante et du plaisir pur. Le vent qui te sèche, les yeux grands ouverts, le cerveau en mode “woooow”. Et tranquillement, avec la perte d’altitude, la température est remontée. L’air est redevenu plus chaud, moins vif, comme si je retournais doucement dans le monde des vivants. Et c’est là, au détour d’un virage, que je me suis retrouvé sur le versant ouest de la montagne, face à un petit lac tranquille. Il me restait un peu plus de 25 kilomètres à faire, mais honnêtement, après cette descente, j’étais presque d’humeur à faire un détour juste pour dire merci à la géographie.
C’est là, au bord du petit lac, que j’ai eu une pensée soudaine : le sandwich. Oui, l’autre moitié de mon sous-marin au poulet, noyé dans la mayo, oublié dans mon sac depuis maintenant près de trois heures. Trois heures à cuire au soleil, bien lové contre mon dos surchauffé comme dans un mauvais incubateur à bactéries. Une vraie petite bombe biologique. J’ai regardé mon sac, j’ai pensé au sandwich… et j’ai abandonné l’idée sur-le-champ. Il y a des limites à l’audace culinaire, même pour un cycliste affamé. À la place, j’ai visé un petit dépanneur que j’avais repéré sur la carte, une dizaine de kilomètres plus loin. Gatorade, comme d’habitude. Mon fidèle carburant rouge fluorescent. J’y suis arrivé tranquillement, toujours porté par l’élan euphorique de la descente, et j’ai fait le plein. À ce moment-là, je me suis dit qu’il ne restait que 20 kilomètres. Une simple formalité. Une dernière ligne droite avant l’arrivée. Rien de bien méchant.
Ce dernier 20 kilomètres-là, il avait une ambiance bien à lui. J’étais encore entouré de montagnes, ça c’est sûr — impossible de douter que j’étais dans les Rocheuses. Mais ce n’étaient pas les Rocheuses que j’avais en tête. Dans ma tête, les Rocheuses, c’était des sommets enneigés, des stations de ski pleines de doudounes fluo, des randonneurs qui font des selfies au sommet d’un sentier avec une barre tendre dans la bouche. Mais là, non. Rien de tout ça. Ce que j’ai eu, c’est une version aride, brûlée, presque western. Des montagnes recouvertes de gazon jaune pâle, comme si elles avaient oublié d’arroser depuis trois étés. Des épinettes noircis, tordus, vestiges évidents d’un feu de forêt passé. Des rochers qui avaient l’air d’avoir chaud. Genre, très chaud. Des champs immenses où pousse à peu près rien, sinon de la poussière et de l’ambiance. C’était beau, vraiment. Mais pas l’image que j’avais collée au mot "Rocheuses". Et c’est correct. C’est même mieux, en un sens. Ça surprend, ça secoue un peu les repères, ça force à ouvrir les yeux autrement. À pas juste voir, mais regarder.


En arrivant à l'hôtel, j’ai pris le temps de faire un petit état des lieux, histoire de remettre un peu d’ordre dans le chaos logistique qui s’en vient. Il est 20h45 au moment où j’écris ces lignes, ce qui veut dire que, réalistement, je ne suis pas couché avant 21h45. Facile. Et donc, demain matin, exit le départ à l’aube. Juste pas possible. Et demain, c’est pas une petite balade de santé : j’ai 160 kilomètres au programme, avec un bon paquet de dénivelé. Donc je vais arriver tard. Et si j’arrive tard, je vais encore devoir tout faire à la course — laver le linge, manger, écrire mon histoire — pour me coucher encore trop tard. Et là, le surlendemain? C’est 200 kilomètres qui m’attendent. Toujours avec du dénivelé à se faire péter les rotules. Ce qui veut dire que je vais encore partir tard, encore arriver démesurément tard… et ainsi de suite. C’est une spirale. Une spirale descendante de fatigue, de chaleur, de timing trop serré. Ajoutons à ça la canicule annoncée pour demain — 32 degrés au plus chaud — et la douce boucane de feu de forêt qui va flotter dans l’air comme un petit assaisonnement apocalyptique, provenant d’un brasier juste au sud de la frontière américaine. Mon dos? Toujours en mode “fuck you Phil”. Et l’accumulation de fatigue des deux derniers jours commence à ressembler à un prêt à intérêt composé.
Alors j’ai un bon feeling que je vais rester ici une journée de plus. Ce n’est pas encore garanti. Peut-être que je vais me réveiller demain matin avec une énergie divine, le dos droit comme un I et l’enthousiasme d’un enfant dans un magasin de bonbons, mais honnêtement, je serais surpris. Cela dit, ce n’est pas tant un problème. J'avais déjà mentalement décidé ma destination finale allait être Vancouver (au lieu de Tofino). Et avec ce changement, j’ai techniquement trois journées de repos à ma disposition, et trois journées de route restantes. En gros, je pourrais faire un jour sur deux et finir pile à temps. Bon, je ne le ferai pas, mais c’est bon de savoir que j’ai ce coussin-là. Alors on verra bien de quoi ça la l'air demain!
