Jour 28 – Le Sasquatch

Après avoir dormi dans ce qui pourrait facilement gagner le prix de la chambre Airbnb la plus adorable du monde, je me suis réveillé avec une impression étrange. J’avais rêvé toute la nuit et pourtant, le sommeil m’avait semblé à peine effleurer la surface du réel. Bref, j’étais encore pris dans une sorte de purée cérébrale quand j’ai émergé du lit à 3h45 du matin.

Le plan était simple : me lever, manger, ranger mes affaires et partir. Mais dans les faits, ça a été tout sauf fluide. Mon estomac, visiblement en grève, refusait catégoriquement de collaborer. J’avais pas faim. Genre, vraiment pas. Mais j’essayais de me raisonner à voix haute : « Phil, faut que tu manges, là. C’est pas une option. » J’ai donc avalé quelque chose qui ressemblait à un déjeuner, sans enthousiasme, ni grand succès côté plaisir gustatif. Heureusement, il y avait le café. Un café formidable. Probablement dans le top 3 de tous les cafés croisés en voyage – fort, abondant, vraiment réveillant. Le genre de petit liquide chaud qui t’enveloppe le cœur et te rappelle que la vie a encore quelques douceurs à offrir, même avant l’aube. Grâce à lui, et malgré mon cerveau qui bootait encore à moitié, j’ai pu commencer à rassembler mes affaires dans un semblant d’ordre.

À 5h20, j’étais dehors, sur le point de m’élancer vers l’ouest, fidèle à la route 3 comme d’habitude. La vallée s’ouvrait devant moi, encadrée par de grandes collines coiffées de gazon jaune, clairsemées de petits sapins stoïques et de souches éparpillées comme des pièces d’un casse-tête oublié.

Des panneaux d’avertissement pour les chèvres à longues cornes — les fameux mouflons — parsemaient le bord de la route. J’ouvrais l’œil, un brin excité à l’idée d’en croiser un, un seul! Mais non. Rien. Les mouflons avaient visiblement décidé de faire la grasse matinée. Ou de me snober. Malgré le café exceptionnel de plus tôt, tout mon être baignait encore dans un état de torpeur généralisée. Mes jambes étaient de la guimauve molle, mon cerveau un écran figé, et même mes pensées semblaient bégayer. J’étais l’incarnation même de l’engourdissement. Le Champion de l’Engourdi. Je me disais que ça passerait avec le lever du soleil… mais petit détail technique : quand on est dans une vallée encastrée entre des montagnes très, très hautes, le soleil a beau se lever, nous, on le voit pas. Pas avant tard. Trop tard pour me sortir de ma brume matinale.

Mon GPS m’annonçait une section de soixante kilomètres « plats » jusqu’à Princeton. Quel mensonge éhonté. Le terrain ondulait comme une mer agitée et, dans mon état, chaque mini montée me frappait comme une pente de ski alpin. Mon corps n’était pas là. Mes jambes me lançaient des signaux d’alerte pour chaque micro-effort, et même les faux-plats avaient l’audace de me ralentir. J’ai tenté le coup classique : mettre de la musique pour m’encourager. Au début, ça a vaguement fonctionné. Un petit regain d’élan, genre placebo motivant. Mais après une vingtaine de kilomètres, plus rien ne tenait. J’étais vidé, démotivé, et je me mettais sérieusement à douter de ma capacité à me rendre quelque part aujourd’hui. Parce que c’était juste l’échauffement, ces soixante kilomètres. Après, c’est là que les vraies hostilités commençaient. Et là, moi, j’étais déjà au tapis. Pas une bonne combinaison. Le genre de début de journée où t’as envie d’abandonner ton vélo sur le bord du chemin et d’aller t’acheter une crème glacée molle en pleurant dans un fossé.

Je suis arrivé à Princeton littéralement en morceaux. Les jambes flagada, la tête vide, les yeux au bord de rentrer dans mes orbites tellement j’étais creux. J’étais rendu à ce point de fatigue où même la dignité prend le bord — tu marches comme un zombie et t’en as plus rien à foutre de l’allure que tu donnes. Et pourtant, je buvais. J’allais aux toilettes. L’hydratation était au vert. C’est là que j’ai eu l’illumination : c’était probablement une bonne vieille hypoglycémie. Mon corps criait juste famine. Fallait manger, pis vite.

Arrivé au centre-ville de Princeton, il était 9h30. J’ai repéré un Subway et je me suis lancé dedans comme un naufragé sur une bouée. J’ai commandé un 12 pouces déjeuner en trio, avec biscuits aux pépites de chocolat — évidemment — et un énorme verre de Mountain Dew fluorescent. Le genre de boisson qui contient assez de sucre pour alimenter un semi-remorque. Ben coudon, miracle scientifique : ça a marché. C’est comme si quelqu’un avait appuyé sur le bouton « reset » dans mon dos. Je suis ressorti du Subway droit comme une barre, prêt à affronter n’importe quelle colline. J’étais le guerrier des glucides, armé de sandwich et de caféine. « Allez, que j’me suis dit, amène-moi tes côtes, la route. Je suis prêt. »

On peut dire que mes vœux ont été entendus, et pas à moitié. Parce que les collines, elles sont arrivées. Deux grosses, bien dodues, prêtes à me broyer les cuisses comme du tofu ferme dans un presse-citron. À peine sorti de Princeton, la route m’a accueilli avec une première côte de 5 km. Un petit échauffement tranquille avec un gain d’altitude de 600 ou 700 mètres. Déjà là, ça piquait. Mais ensuite, il y a eu un mini répit — genre 5 km relativement plats, juste assez pour me faire croire que le pire était derrière.

Erreur.

La deuxième montée, c’était un monstre. Douze kilomètres de supplice, avec un dénivelé total de 1500 mètres et des sections à 13,8 %. À ce niveau-là, ce n’est plus une route, c’est un escalier. Je pense honnêtement que j’ai jamais autant rushé de ma vie. Même ma technique de survie — faire un kilomètre à la fois — s’est effondrée. Trop long, trop raide. J’ai fini par diviser ça en tranches de 200 mètres. Un sprint de 200 m (à 6 km/h), un arrêt. Petite gorgée de Gatorade. Regard vers une pancarte un peu plus loin. Objectif : la pancarte. J’arrivais là en dégoulinant comme un sandwich oublié au soleil. Les jambes brûlantes, le souffle court, je checkais mon compteur : 300 mètres de faits. Et je recommençais. Encore. Et encore. Douze kilomètres comme ça. Un genre de purgatoire cycliste en boucle. Les autos qui passaient à côté klaxonnaient parfois. Certains me faisaient des petits saluts de la main. Mais j’ai senti que c’était pas de l’encouragement. C’était de la pitié. Du genre : « Mon Dieu, regarde-le donc aller… il va mourir là. » Et ça a duré, encore et encore, jusqu’à ce que finalement, enfin, j’arrive à ce qui ressemblait à un sommet. Je dis « ressemblait », parce qu’avec la journée que je vivais, j’avais appris à ne plus faire confiance à la géographie.

Évidemment, ce n’était pas un sommet. Parce que oui, après cette illusion de répit, la route plongeait de 50 mètres — une petite descente traîtresse qui servait uniquement à te rappeler ce que ça fait, de ne pas souffrir. Et aussitôt ce luxe offert, bam, une autre côte. Un bon vieux 10 % bien tassé, qui te saute dessus comme un chat ninja en colère. C’est cette dernière montée qui m’a mené, pour de vrai cette fois, au sommet. Le vrai. Celui qui arrive après que ton corps ait crié trahison vingt fois, après que ton esprit ait considéré sérieusement une carrière de boulanger sédentaire.

La récompense attendue après l’enfer des côtes, c’était évidemment la descente. Mais bon, elle s’est avérée moyennement satisfaisante. Pas à cause du relief — ça descendait quand même bien — mais à cause de la foutue construction en plein milieu du parcours. Les travaux bloquaient le trafic pendant un bon moment, et ensuite, comme un bouchon de champagne, ils relâchaient toute la file en une seule fois. Résultat : pendant que je dévalais la pente, toute une cohorte de voitures déboulait derrière moi, me dépassant à tour de rôle dans une ambiance de Grand Prix rural désagréable au possible. Au lieu de savourer la vitesse, le vent dans le casque et le feeling de voler au ras de l’asphalte, je passais mon temps à vérifier si une Civic trop zélée allait me frôler le coude. Zéro zénitude. Mais bon, je suis arrivé en bas sans incident ni perte de peau, ce qui est déjà une victoire en soi. Et là, le paysage a changé de rythme : un faux-plat d’une trentaine de kilomètres s’est amorcé. Long, doux, pas trop exigeant… presque méditatif — si on oublie les souvenirs encore frais de mes cuisses en train de fondre.

C’est là que j’ai commencé à remarquer un changement dans l’environnement. Les collines ultra sèches du matin — celles où chaque brin d’herbe semblait avoir signé un pacte avec le soleil pour cramer en silence — avaient graduellement cédé la place à une végétation plus dense, plus verte, plus… vivante. Les sapins avaient fait leur apparition, bien rangés comme une armée de soldats tranquilles. L’air, lui, avait gagné en humidité. Pas la version moite qui colle et qui te donne l’impression de respirer dans un tupperware oublié, non. Une humidité douce, presque accueillante, qui donnait à la forêt une odeur de mousse et de terre fraîche. Une ambiance de matin d’automne, en juillet. La température, elle aussi, était étonnamment fraîche. Peut-être un effet de l’altitude, peut-être juste un coup de chance météo. Peu importe, c’était un contraste assez net avec la sécheresse agressive du début de journée. Rien de dramatique, juste un petit shift d’ambiance, comme si le décor avait changé d’humeur sans prévenir.

Ce faux-plat, mine de rien, il en a profité pour me faire regagner presque toute l’altitude que j’avais perdue dans la première descente du jour. C’était long, mais progressif, sournoisement efficace. Et à la toute fin, comme une récompense bien méritée, il m’a offert une vraie descente, une belle, une généreuse. Je suis redescendu vers une vallée beaucoup plus basse — facile 800 mètres plus bas que mon point culminant — et cette fois, j’ai pu l’apprécier à sa juste valeur. Pas de trafic compressé, pas de klaxons, juste moi, le vent et la gravité qui faisait le gros du travail. C’était la descente de la rédemption. Après ça, il me restait un dernier petit tronçon : 10 kilomètres, une petite bosse pour me rappeler que la vie n’est jamais tout à fait relaxe, et une dernière grosse descente pour glisser jusqu’à ma ville d’arrivée. Mais juste avant cette finale, c’est là que j’ai rencontré Ron.

J’étais dans la dernière portion de ma descente, bien lancé, quand j’ai remarqué une roue de vélo qui dépassait à moitié derrière un muret de béton. Elle avait l’air flambant neuve. Intrigué, je me suis dit : « Qui c’est qui cache un vélo aussi profond dans le bois? » En arrivant à sa hauteur, le mystère s’est épaissi : non seulement il y avait un vélo en excellent état, mais aussi une sorte de remorque avec un toit noir, et un bonhomme, accroupi, occupé à fouiller dans un sac. Il n’avait pas l’air menaçant, ni complètement déconnecté — juste… absorbé. Alors je me suis arrêté. Je lui ai dit bonjour, et il s’est levé, sourire en coin : « Moi, c’est Ron. »

Ron, c’est pas monsieur-tout-le-monde. Ron a traversé le Canada plusieurs fois. Pas juste en vélo. En tandem vélo-canot. Oui, oui. Parfois, il tire son canot avec son vélo. D’autres fois, il fait du canot avec le vélo DANS le canot. Juste entendre ça, j’avais déjà mal aux quadriceps pour lui. Il était parti de Terre-Neuve. Il avait remonté le Saint-Laurent à contre-courant jusqu’aux Grands Lacs, poursuivi jusqu’au bout du lac Supérieur, puis sorti son vélo, attaché le canot à l’arrière, et pédalé jusqu’en Colombie-Britannique. Ensuite, cap sur le Yukon. Et retour. Avec des détours. Le monsieur avait 75 ans. Calme, articulé, mais avec ce regard de vieux sage qui a vu des choses. Son vélo était assisté électriquement, équipé de deux batteries. Et son buggy? Un chef-d’œuvre de bidouillage : le toit, c’était un immense panneau solaire — pas loin d’un 3 pieds par 4 — qui générait 3 ampères. Pendant qu’il grimpait, une batterie alimentait le moteur, l’autre se rechargeait. Il m’a expliqué qu’il avait vendu sa maison il y a une dizaine d’années pour aller se promener. Avant ça, il était ingénieur forestier, habitué à vivre seul, en autonomie, dans le bois. La vraie vie de trappeur 2.0. Ron connaissait très bien la région. Il m’a parlé de chemins forestiers, de rivières, de vents dominants. C’était un gars étonnamment doux, mais clairement taillé dans du bois dur. Un personnage en or, tombé là, au détour d’une descente.

Si ça vous intrigue — et honnêtement, ça devrait — Ron m’a donné l’adresse de son site web : nomader.ca. Une visite s’impose. Sérieusement. Ce gars-là, c’est un mélange improbable entre un ermite techno, un aventurier post-apocalyptique et un prof qui a tout lâché pour aller jaser avec les loups. Un drôle de phénomène, comme on en croise rarement. Et pourtant, ce matin-là, il était juste là, planqué derrière un muret, avec son vélo solaire, à réorganiser ses sacs comme si c’était le plus normal du monde.

J’ai repris la route après avoir salué Ron, avec ce genre de sourire mi-fasciné mi-« qu’est-ce que je viens de vivre? ». Il me restait une dizaine de kilomètres à faire, et je les ai bouclés tranquillement, comme en apéritif de ce qui allait suivre. Parce qu’ensuite est arrivée la descente. La plus belle de tout le voyage. Sans discussion possible. Un long ruban d’asphalte parfait, entre 15 et 20 kilomètres à une pente constante de 6-8 %, bordée de paysages dignes d’une brochure touristique. Le tout avec à peine une auto sur la route, juste ce qu’il faut de tournants pour garder ça palpitant sans devenir dangereux. Je suis resté à plus de 50 km/h de moyenne tout le long. À cette vitesse-là, j’étais plus un vélo. J’étais un scooter mu par la grâce de Newton. Je roulais dans la voie de droite de l’autoroute, et les autos qui arrivaient derrière moi se tassaient gentiment pour me dépasser, comme si j’étais un véhicule motorisé à part entière. Ce que j’étais, en un sens. Mon moteur, c’était juste la gravité, et il carburait au bonheur pur. Et cette descente, cette merveille, m’a déposé à 600 mètres de mon hôtel. Dernier petit bout en pédalant, un sourire dans la face, le cœur plein, et les jambes complètement grillées. J’avais roulé plus de 13 heures, entre les côtes, les arrêts, les rencontres et les imprévus. Mais j’étais arrivé. Et j’étais content. Épuisé, mais vraiment content.

En arrivant à Hope, j’ai eu comme une révélation géographique et existentielle en même temps : j’étais enfin sorti des rocheuses et de la forêt. Littéralement. Après des jours à serpenter entre les épinettes, les conifères, les routes isolées et les vallées escarpées, j’émergeais dans une vraie ville. Une ville à 39 mètres d’altitude, donc pratiquement au niveau de la mer. Le bout du bout. Et devant moi, la suite : le fleuve Frazer, que je vais suivre demain comme un pèlerin fatigué mais content.

Mais là, sur le moment, en sortant du bois, j’avais pas vraiment l’air du pèlerin noble. J’avais plutôt l’air d’un énergumène douteux. Un genre de Sasquatch qui débarque dans le monde moderne, encore avec des bouts de branche dans les roues et un regard mi-perdu mi-brûlé. Mon linge? Lavé au lavabo depuis un mois. Mes cheveux? Un mix entre mousse de forêt et début de dreadlocks involontaires. Mon odeur? Disons que même les écureuils me fuyaient un peu.

Si le Sasquatch est une allégorie — mettons, de la peur de l’inconnu, de la nature brute et indomptable ou même de l’exclusion sociale — ben j’étais tout ça en un seul corps. Mais peut-être que c’est ça, justement, le secret du Sasquatch : c’est pas une créature étrange. C’est juste un humain normal qui a roulé un peu trop loin, un peu trop longtemps, dans les bonnes conditions. Et qui, à force de solitude, de sueur et de poussière, finit par se transformer. Un peu comme moi, ce soir, en débarquant à Hope, plein d'espoir de me rendre jusqu'au bout demain.

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