Ce matin, j’ai eu droit à une grasse matinée bien méritée. D’une part parce que je m’étais couché tard — l’arrivée de la veille avait été un peu rock’n roll — et d’autre part parce que la journée s’annonçait relativement douce : 150 petits kilomètres au menu, sans un Everest à grimper. À peine 1000 mètres de dénivelé. Après les montagnes russes des jours précédents, c’était presque une blague. Et franchement, j’étais pas fâché. Parce que bon, enchaîner 2,5 km d’ascension chaque jour tout en roulant près de 200 bornes, ça finit par user le bonhomme.
Aujourd’hui, c’était pas une journée comme les autres. C’était la dernière. Le bout du bout. Le point final de mon périple vers l’Ouest. Je partais de Hope, direction Vancouver, avec dans les jambes des milliers de kilomètres et dans la tête un drôle de mélange de hâte et de nostalgie. En pliant bagage, j’avais un petit nœud dans le ventre. C’était la dernière fois que je quittais un hôtel à la va-vite, mon linge encore humide du dernier lavage de lavabo — une tradition quotidienne depuis un mois. C’est fou comme on s’habitue à vivre en mode hyper minimaliste. Vers 7h30, j’ai quitté la petite ville de Hope, qui, soit dit en passant, porte vraiment bien son nom. C’est un endroit enchanteur, niché entre de majestueuses montagnes, avec ses arbres gigantesques, ses petits cafés charmants et ses boutiques d’artisans qui sentent bon le bois frais et le savon maison. Franchement, c’est une place où je me verrais bien revenir un jour, quand je ne serai pas en train de fuir le quotidien à vélo.

Les premiers kilomètres m’ont offert une petite nouveauté : j’ai quitté la route 3 pour bifurquer sur la 7, qui longe le nord du fleuve Fraser. Une nouvelle route, oui, mais un décor tout ce qu’il y a de plus familier — forêt dense, montagnes majestueuses à perte de vue, et cette impression d’être minuscule dans un monde de géants. Sauf que, plot twist : c’était plat. Pas une seule côte à l’horizon. Juste du roulant tranquille. Tellement tranquille, en fait, que j’ai décidé de me mettre un peu de musique pour accompagner le silence. Et là, je me suis surpris à chanter… dans ma tête. Ce qui est déjà assez banal, sauf que ma bouche, elle, n’avait visiblement pas eu le mémo que c’était censé rester silencieux : elle s’agitait comme si je faisais un lip sync pour un public invisible. Zéro son, mais les lèvres en feu. J’ai aucun diagnostic à poser là-dessus, juste un constat bizarre : visiblement, mon corps aime ça faire semblant et je ne sais pas trop quoi en penser.



Ça a roulé smooth comme ça pendant une cinquantaine de kilomètres, jusqu’à ce que la route décide de me rappeler que le plat, c’est une illusion temporaire. Vers le kilomètre 40, j’ai rencontré une côte dont je me souviens encore avec une certaine rancune. Sur papier, c’était 150 mètres d’ascension. Pas de quoi s’évanouir, surtout après tout ce que j’avais grimpé récemment. Mais quand je me suis pointé au pied de la pente… j’ai failli appeler une équipe de secours avec cordes et harnais. Sérieusement, j’ai regardé la route et je me suis dit : « Non, là, ça prend une échelle. »
Y’avait une pancarte qui annonçait un dénivelé de 11 %, mais c’était du pur mensonge. J’ai monté du 13 % dans les derniers jours, et c’était de la promenade comparé à ça. Facile un bon 15-16 %. Je mettais tout mon poids sur la pédale et j’avançais à peine. Genre, 50 centimètres de gagné à chaque coup. Et comme j’ai pas de pédales à clips, impossible de tirer, je peux juste pousser. Et une fois que t’as mis tout ton poids, ben t’as plus grand-chose à donner. Même en tirant sur le guidon comme un malade, ça changeait rien. Je sentais qu’un bug de physique mécanique allait survenir sous peu. J'ai donc appris que mon setup — moi, mon vélo, la gravité — atteint sa limite à environ 16 %. Mais bon, j’ai fini par arriver en haut. Une montée courte, brutale, violente, mais victorieuse.
À ce moment-là, j’étais grosso modo en face de Chilliwack, à une centaine de kilomètres de Vancouver. Et même si j’étais toujours de l’autre côté du fleuve, j’ai senti un changement subtil dans l’environnement. J’étais entré en territoire agricole — des champs de maïs à perte de vue, des pancartes pour des bleuets frais — un vrai retour aux sources version côte ouest. C’était troublant de familiarité. Si on avait effacé les montagnes en arrière-plan, j’aurais pu faire croire à n’importe qui que j’étais à Sainte-Madeleine en Montérégie. Même les plantes sur le bord de la route, les arbres dans les cours, l’allure des maisons : tout y était. C’était chez nous, mais à 5000 kilomètres de chez nous. Un genre de clone géographique. J’avais presque honte de sortir mon téléphone pour prendre des photos. J’avais l’impression de voler des images de ma propre arrière-cour.

La seule vraie curiosité dans ce coin-là, c’était les vignobles. Eh oui, quelques vignes ici et là, et par un heureux hasard, je suis tombé pile le jour des vendanges. C’est là que j’ai vu ces drôles de camions futuristes qui passent carrément par-dessus les rangées de vignes. Sur le toit de la machine, trois personnes en équilibre, qui ramassent les raisins à la volée pendant que le tout avance comme un escargot mécanique. Assez impressionnant à voir, pour vrai. Quand j’en ai croisé un, j’ai sorti mon téléphone, prêt à immortaliser le moment. Les vendangeurs m’ont vu, m’ont lancé des grands saluts enthousiastes, genre bras dans les airs, sourires de vedettes, comme s’ils étaient ravis de figurer dans mon documentaire improvisé. Sauf que… j’ai jamais pesé sur le maudit bouton. Je roulais, j’ai pointé, j’ai cadré, mais mon doigt a glissé ou j’sais pas trop quoi, bref, aucune photo n’a été prise. Nada. Résultat : ces trois-là pensent être les stars d’une image qui n’existe pas. Désolé, les amis. Vous êtes immortalisés uniquement dans ma mémoire… et dans votre imagination.
J’ai poursuivi ma route jusqu’à la ville de Mission, où j’ai décidé de casser la croûte de manière, disons, pragmatique. Arrêt gastronomique de haute voltige dans un Tim Horton : deux wraps, deux beignes, un café, un verre d’eau, et un petit refill de Gatorade attrapé au dépanneur d’en face. Le genre de festin qui ne gagne peut-être pas d’étoiles Michelin, mais quidonne de précieuses calories.
Un truc qui m’amuse dans le coin, ce sont les noms de villes. Y’a un petit côté mystique dans leur toponymie. Après Hope, voici Mission. On dirait presque que les urbanistes de la région se sont lancés dans un trip spirituel collectif. J’attends toujours de tomber sur une ville qui s’appelle Passion, ou Pardon, ou peut-être même Introspection. Ça me fait rigoler, ces noms-là. On sent que le parcours veut nous dire quelque chose… mais on n’est pas trop sûr quoi.
Après Mission, le charme du trajet a pris le bord. J’étais encore à 75 km de Vancouver, mais déjà, le décor changeait — et pas pour le mieux. Ça devenait de plus en plus urbain, et surtout de plus en plus congestionné. Le pont vers Abbottsford draine visiblement la moitié du trafic de la planète, et ça paraissait.
Plus j’avançais, plus l’ambiance devenait étouffante. Ce qui devait être une avancée triomphale s’est transformé en calvaire de bitume. En Colombie-Britannique, ils ont cette brillante idée de faire passer les pistes cyclables sur l’accotement des autoroutes. Genre, littéralement. Ils peignent un petit vélo blanc sur le bord pour dire « t’as le droit d’être ici », comme si ça rendait la chose conviviale. Spoiler : non.
C’est pas plus agréable. C’est pas plus beau. C’est juste bruyant, sale, et gris. Des kilomètres de béton, jonchés de vieux morceaux de mufflers, de canettes aplaties et de débris anonymes. Pas un arbre. Pas une pause visuelle. Juste la poussière d’autoroute — ce petit nuage granuleux et gris qui colle à tout ce que t’aimes pas. J’ai roulé là-dedans pendant des dizaines de kilomètres, dans un paysage de fin du monde en version fast-forward, en espérant que ça finisse un jour.

Vers la fin, j’ai finalement rencontré des coins un peu plus sympathiques. Des développements récents, tout neufs, avec des condos visiblement haut de gamme — à Vancouver, ça doit se vendre autour de 15 millions le deux et demi avec salle de bain en option. C’était mignon, moderne, propre. Une douce transition après l’interminable tunnel de béton.C ’est là aussi que j’ai vu LA pancarte : « Bienvenue à Vancouver ». Instantanément, selfie. Gros plan, cadrage réfléchi, fierté dans les yeux, sueur sur le front — un classique du genre « je suis arrivé, ouf ».

Ma destination finale, c’était un hôtel près de l’aéroport, dans le secteur de Richmond. En gros, c’est le Chinatown de Vancouver, mais version XXL. Un quartier immense, qui s’étire à perte de vue. Pas grand-chose à raconter là-dessus, si ce n’est que ça ressemble à un décor fait pour les gens en escale, ceux qui vivent dans le flou du fuseau horaire ou qui attendent leur prochain vol.
Et voilà. Après ce qui semble être 29 jours — mais qui en réalité en fait 30, parce que j’ai triché un peu avec la journée 5 — me voici arrivé. Au bout. Pas du rouleau, non. Au bout de la route. Celle que je m’étais tracée dans la tête il y a des mois. Bon, ce n’est pas Tofino comme j’en parlais au départ, mais honnêtement, Vancouver, ça me va parfaitement. C’est une belle fin. Une ligne d’arrivée avec du style.
Et puis, des souvenirs, j’en traîne une charrette pleine. La route 17, par exemple, dangereuse à faire frémir même les plus téméraires. Les villes du nord de l’Ontario — qu’on va qualifier de « peu séduisantes », pour rester poli. Chez Chuck, aussi, ce drôle de spot où j’ai dormi, mi-accueil chaleureux, mi-film d’horreur. La tornade de Bemidji, le message du cégep reçu au beau milieu du Minnesota, les vents infernaux de la Saskatchewan sous une canicule apocalyptique, les lignes droites sans fin de l’Alberta, posées dans un désert brun et plat comme un tapis de salon. Et puis un jour, à l’horizon, les montagnes qui ont commencé à pousser. Timides au début, puis carrément écrasantes à Bellevue. Ensuite, ce fut les villages pittoresques de la Colombie-Britannique, les influenceuses qui viennent cueillir du contenu plus que des fruits, les coins perdus où on vit à l’heure de la cerise et du sentier de rando. Les petits hôtels, parfois douillets, parfois miteux.
Il y en a eu, des histoires. Ce que j’ai raconté ici, c’est peut-être 20 ou 30 % du total. Le reste, il fallait que je fasse des choix. Même les photos, j’en ai publié qu’une sur dix. Pas toujours les plus belles, mais celles qui disaient quelque chose.
Merci à tous ceux qui ont pris le temps de m’écrire. Ceux qui me lisaient le matin en sirotant leur café, avec un petit frisson de compassion dans le dos. Il y a des gens que je n’avais pas entendus depuis 20 ou même 30 ans qui m’ont écrit. Ça m’a touché. Tant mieux si mes aventures ont pu vous faire sourire, ou grimacer, ou juste vous faire passer un bon moment. J’ai tout mis ça ensemble, mais je ne sais pas trop encore ce que je vais faire avec tout ce texte. C’est devenu une espèce de monstre attachant.
Peut-être que je recommencerai un jour. Pas dans 20 ans, j’espère — parce que dans 20 ans, je vais commencer à me faire vieux, et ce genre de trip-là, c’est quand même plus le fun quand t’as encore un peu de jus dans les mollets. On verra bien. Panama City ça serait cool. En attendant… bye là!

Bonjour Philippe,
Merci pour vos textes remplies d’anecdotes au cours desquelles surgissent à coup sûr des images attendrissantes, humoristiques, étonnantes, abracadabrantes. Et que dire de vos photos qui donnent le goût de faire la traversée, mais pas nécessairement complètement à vélo. Bonne rentrée à la maison, bonne rentrée scolaire!!!
Sylvie
Wow! Tu y es arrivé! Je suis tellement fière de toi
J’ai tellement hâte de te retrouver. Quelques heures encore. Marianne fini ses préparatifs et en route pour récupérer la robe. Le gâteau est prêt, les bouchés sucrés aussi. Tu pourras enfin te régaler, nous parler de ton périple dans une atmosphère festive.
Mon chéri, je t’aime tellement
Encore bravo pour cet exploit xxx
Wow Tu l’as fait! Je suis sans mot pour ce périple où les descriptions, les anecdotes, les efforts physiques et mentaux que tu as dû faire, les intempéries, les situations imprévues et j’en passe. Cela a été un réel plaisir de te suivre tout au long des journées. J’ai déjà hâte de lire ta prochaine pérégrination vers le Panama!