Avec toutes les aventures de la veille, impossible de me lever à 3h00 comme prévu pour partir à 4h00 sans renier une durée de sommeil raisonnable. J’ai donc opté pour un compromis : cadran à 5h30. Finalement, c’est mon propre cerveau qui a décidé d’en finir avec le dodo à 5h00. À 6h00, j’étais déjà sur la route, encore un peu ensommeillé, mais fonctionnel.
Juste de l’autre côté de l’autoroute, il y avait une station-service, le seule oasis avant plusieurs dizaines de kilomètres de vide. Elle ouvrait à 6h00 pile, alors je m’y suis pointé à 6h01. J’ai pris un grand café, refait mes réserves de Gatorade et, sachant que la journée allait être chaude et corsée, j’ai pris soin d’embarquer un peu plus de liquide que d’habitude. Un genre de ravitaillement stratégique avant le désert.
Faut savoir qu’aujourd’hui, c’était plus une étape technique qu’un vrai déplacement. Un genre de transition logistique sur deux roues. La distance à couvrir était infime : 83 km en tout. Sur ce total, j’avais 73 km à rouler vers l’ouest, puis une petite dizaine vers le sud pour rejoindre la charmante (espérons-le) Maple Creek. Je m’attendais à une journée un peu pénible. La météo annonçait un solide 35 degrés Celsius, sans humidex — parce que c’est sec comme un biscuit oublié, avec à peine 20 % d’humidité dans l’air. Le genre de climat où ton Gatorade évapore avant même que tu le boives. Côté vent, le scénario était clair : le matin, c’était calme plat. Mais plus les heures avançaient, plus la soufflerie allait se mettre en marche . En après-midi, ça tournait au ridicule, avec de bons gros vents de face. J’ai donc raccourci mon trajet en conséquence.

Je suis donc parti à travers les grands champs de gazon à perte de vue, cap plein ouest. Au début, tout allait pas mal bien : il faisait frais, un 20 degrés Celsius tout doux, pas trop de vent, une lumière du matin encore supportable. Un départ presque idyllique. J’ai enchaîné deux tronçons de 15 km sans trop broncher. Mais rendu à 30, c’était une autre histoire : la chaleur avait grimpé, le vent s’était levé, bien en face, évidemment, et je commençais à ressentir les mêmes petits soupirs d’âme que la veille. Alors j’ai révisé ma stratégie. Fini les intervalles de 15. À partir de là, ce serait 10 kilomètres à la fois, avec une pause hydratation obligatoire à chaque fois. Et c’est comme ça, par tranches digestibles, que je me suis rendu jusqu’à 50. Là, je me suis dit : « OK, il me reste 25 km à faire avant la grande courbe vers le sud. » Le virage salvateur. Celui qui allait, espérais-je, me libérer un peu du vent.
Faut bien comprendre qu’au cours de ces 50 kilomètres, j’ai croisé absolument rien. Zéro village, pas un bâtiment, aucune pancarte, et même pas un arbre solitaire pour faire un peu d’ombre symbolique. Nada. Juste de l’herbe, du ciel, et un ruban d’asphalte qui semble avoir été tiré au hasard sur la planète. C’était littéralement l’endroit le plus reculé que j’aie eu l’occasion de traverser de toute ma vie. Une sorte de vide majestueux, où même les vaches semblent avoir déserté.

Pour les 25 derniers kilomètres, j’étais officiellement de retour dans le toaster géant du sud-ouest de la Saskatchewan. Et là, les intervalles de 10 kilomètres ont rapetissé comme des bas en laine dans une sécheuse trop chaude. J’ai dû passer à des pauses tous les 5 kilomètres, parce que le vent, maintenant bien réveillé, me frappait le visage avec toute la violence de ses ambitions non réglées. GLe soleil était haut, en mode "four à convection", cramant tout ce qui osait exister. Les côtes, jusque-là timides, ont commencé à se manifester. Et la déshydratation, cette fidèle ennemie, n'était jamais bien loin. J’étais littéralement en train de cuire à petit feu, en plein effort, sur une route où même l’air semblait vouloir se sauver.

C’est à ce moment-là que je me suis félicité d’avoir prévu un peu plus d’eau que d’habitude. Mon précieux liquide m’a accompagné pile jusqu’à la station-service, plantée à l’intersection bénie où je devais virer vers le sud. En approchant, j’étais plein d’espoir. Je me bâtissais des petits scénarios de bonheur mental : une table à pique-nique avec un toit, peut-être même un petit coin d’ombre. J’allais m’asseoir, acheter de l’eau froide, un Gatorade flambant neuf, et reprendre vie, tranquillement, avant les 10 derniers kilomètres.
Rien de tout ça ne s’est produit.
Ce que j’ai trouvé, c’est la station-service la plus misérable de l’histoire moderne. Un bâtiment fatigué, perdu dans un désert sans le moindre arbre. À côté, les ruines calcinées d’une bâtisse qui avait manifestement explosé de désespoir il y a longtemps. À l’intérieur, un vieux restaurant fermé où un chemin avait été dégagé au travers des chaises empilées pour permettre d’accéder aux toilettes. Et dans ces toilettes : des robinets décorés d’un joli petit avis « eau non potable ». J’ai donc acheté mon eau. Il n’y avait pas la moindre parcelle d’ombre, pas un endroit qui donnait envie de s’attarder, pas même un soupçon de chaleur humaine. Juste moi, mon vélo, et un soleil qui m’arrosait la nuque comme un lance-flammes discret.

Les derniers dix kilomètres vers le sud ont été une véritable bénédiction. Le vent, qui jusque-là s’amusait à me gifler sans relâche, s’était maintenant mis de côté, ce qui, après des heures en pleine face, donnait l’impression d’un doux massage atmosphérique. En plus, l’asphalte venait d’être refaite : aucune gravelle, aucun nid-de-poule, juste un ruban noir parfaitement lisse, comme s’il avait été posé exprès pour moi. Cerise sur le gâteau, ça descendait gentiment vers Maple Creek.
Maple Creek, c’est la quintessence de la ville western à la sauce canadienne. Un genre de Far West façon polie, où on s’attendrait presque à croiser Lucky Luke en bottes Sorel. J’avais réservé un petit motel sans prétention mais tout à fait correct, et j’y suis arrivé assez tôt, autour de 13h30-14h00, grâce à la distance plus courte du jour. J’en ai donc profité pour faire ce que j’oublie parfois de faire : rien. Du vrai repos, bien mérité, en préparation pour l’étape suivante. En prime, le motel avait une laveuse-sécheuse — un luxe inespéré après une journée à cuire sous le soleil comme un rôti de porc. J’en ai donc profité pour faire mon lavage, et honnêtement, ça m’a fait un bien démesuré. J’ai pas pu rester planté nu devant la laveuse comme la dernière fois, mais j’ai quand même pris soin de maximiser le nombre de morceaux au lavage. Tout ce qui pouvait être lavé y est passé. Grand plaisir. Satisfaction textile totale.
Bref, oui, j’ai fait une demi-journée. Et c’était parfait comme ça. De toute façon, l’après-midi était invivable : trop chaud, trop venteux, et franchement pas invitant pour faire du kilomètre de plus. Demain matin, les conditions s’annoncent idéales. L’après-midi, par contre, ça se gâte : un front froid va passer, avec tout le kit — orages, vents, probablement des éclairs de western. Donc, j’ai divisé la journée en deux : moitié aujourd’hui, moitié demain. Ce sera aussi une journée courte, relativement parlant : j’ai autour de 102 kilomètres à faire. Un petit cent kilomètres tranquillou, pour changer le mal de place.
