Jour 27 – Les serpents de l’Okanagan

Je me suis réveillé avec le dos étonnamment bien remis sur pied, ce qui relevait presque du miracle. Une excellente nouvelle… que j’aurais volontiers célébrée en restant paisiblement affalé quelque part. Sauf que non : j’avais 174 km à faire, avec un petit 2400 mètres de dénivelé pour épicer le tout. Autant dire que le programme du jour était tout sauf tranquille. Alors j’ai improvisé ma propre cérémonie de consolation : une cafetière complète de café, descendue en solo. Ensuite, j’ai ramassé mes affaires en mode robot efficace et vers 5h05, j’étais prêt à partir. Sauf que, première claque en sortant : il faisait frette! Pas un petit frais vivifiant, non, un bon 13 °C qui promettait de tourner au glacial vu que je devais grimper direct 700 mètres d’altitude. J’ai donc rebroussé chemin, humblement vaincu par la météo, pour aller enfiler mon chandail à manches longues.

J’ai donc traversé tranquillement la ville de Grand Forks, encore endormie à cette heure matinale. Les rues étaient désertes, comme prévu, mais ce qui ne l’était pas du tout, c’était l’étrange comité d’accueil : des chevreuils. Pas un ou deux, non. Un véritable festival de cervidés. Ils étaient là, posés dans les cours, sur le bord des trottoirs, à peine à quelques mètres de moi. Des petits curieux, tout calmes, comme s’ils faisaient partie du voisinage. C’était un contraste frappant avec le reste de mon voyage, où j’en ai croisé à peine un ou deux. Là, juste aujourd’hui, j’en ai vu facilement une quinzaine, éparpillés le long de la route comme s’ils avaient été envoyés en renfort. Mais bon, ce sont mes petits amis, je les aime. Même si je soupçonne qu’ils se sont passé le mot pour venir me dire bonjour ce matin-là.

J’avais mentalement découpé ma journée en quatre grosses ascensions. Quatre murs principaux, parmi un paquet d'autres montées plus timides, mais celles-là, elles méritaient leur statut de “majeures”. La première n’a pas tardé à se pointer : à peine dix kilomètres après mon départ, j’étais déjà en train d’attaquer la pente, les jambes encore à moitié en mode caféine. Ça a commencé dans un grand vide venté, un de ces paysages ouverts où le regard se perd entre deux collines. Mais en montant, l’environnement a changé. Les champs ont cédé leur place à la forêt, dense, silencieuse, un peu inquiétante. C’est là que j’ai commencé à faire ce que tout bon cycliste canadien fait quand la verdure devient suspecte : je checkais les ours. Aucun à signaler, heureusement, mais je gardais l’œil ouvert.

Une fois là-dedans, le mercure s’est mis à chuter comme prévu. J’ai pas regardé combien exactement, mais mon petit doigt gelé dirait qu’on flirtait avec les 8 ou 9 degrés. Et puis est venue la descente. Plus longue que la montée et carrément polaire. Mes doigts ont commencé à s'engourdir, mes orteils à protester, et même mon dos, réparé depuis ce matin, voulait re-négocier le contrat. C’était saisissant, au sens propre. Mais après cette glissade glaciale, j’ai vu poindre un petit miracle : Greenwood. Un village perché dans les montagnes, figé dans une autre époque. C’était comme rouler dans un décor de western intact, avec des bâtisses d’un autre siècle, des voitures d’époque abandonnées le long de la route, des chevaux dans le champ, une vieille mine au loin. Même l’air semblait plus ancien. Et surtout, ô bonheur, un petit café ouvert. J’y suis entré pour deux raisons essentielles : un vrai café avec de la vraie caféine (à l’opposé de l’eau tiède aromatisée de l’hôtel) et une bonne dose de chaleur.

Ce café-là, c'était mon petit miracle en tasse. La frontière entre Philippe le zombie et Philippe le motivé. Un bon café, ça réinstalle l’univers dans le bon sens. Rechargé, j’ai repris la route, toujours dans ces paysages de grandes herbes jaunes, desséchées par le soleil, comme si l’été avait décidé de rester là en permanence. De temps à autre, je traversais des zones grises où le feu était passé récemment. Des épinettes calcinées pointaient encore vers le ciel comme des cierges noirs, pendant qu’au sol, de petites repousses essayaient de profiter de cette nouvelle lumière pour renaître. C'était beau et triste à la fois, comme un décor de résilience.

Je roulais vers la deuxième grosse montée de la journée, juste après Rock Creek. Sauf qu’en approchant, j’ai senti un petit quelque chose de bizarre dans mon pneu arrière. Pas une vraie crevaison mais un feeling un peu spongieux, genre “je t’avertis que je ne suis pas à mon top”. J’ai préféré ne pas jouer avec le destin. Je suis donc arrêté dans une espèce d’halte routière qui ouvrait à 10h. Il était 9h40, j’avais faim, j’avais chaud, c’était le moment parfait pour une pause crème solaire et calories. En voyant des gens entrer, je suis allé les voir pour demander s’il y avait une pompe dans le coin. “Non, on n’a pas ça ici.”, qu’ils me disent. Mais ils ajoutent : “Y’a un café pas loin avec des vélos devant, pis ils vendent du stock de vélo. Sûrement qu’ils ont une pompe.” Je demande : “C’est loin ?” Ils me répondent : “Ici, y’a rien de loin.”

Et c’était vrai. À 200 mètres de là, je tombe sur le fameux café. En entrant, j’explique mon besoin. La fille me dit : “Normalement, on n’en a pas… mais hier, y’a un cycliste qui est passé, qui avait besoin d’une pompe. Il en a acheté une, l’a utilisée une fois, et comme c’était une grosse pompe sérieuse, il ne pouvait pas la trimbaler. Il nous l’a laissée.” Depuis hier, donc, ce café avait une pompe. Et ils me l’ont prêtée. Merci, cycliste inconnu au grand cœur et à la pompe encombrante. Grâce à toi, mon pneu a retrouvé sa dignité, et moi j’ai pu repartir.

Et c’est là que la deuxième montée de la journée a décidé de se pointer les hanches, et pas timidement. Celle-là, c’était du sérieux. Quand la route se met à serpenter en “S” ultra-serrés, comme une piste de luge pour cyclistes masochistes, tu sais que t’es dans du raide. C’est pas juste un faux-plat qui essaie de se faire passer pour une montée, non. C’est une pente qui s’assume, pleine face. Je l’ai donc attaquée à mon petit rythme bien rodé : 8 km/h, 1 kilomètre à la fois. C’est devenu une routine presque rassurante. Tu montes un kilomètre, tu t’arrêtes, tu souffles, tu craches ton âme un peu, tu regardes si la route existe encore au-dessus de toi, et tu repars. Et à force de recommencer, tu finis par voir le ciel s’élargir. Je deviens bon là-dedans, honnêtement. Cette montée-là durait environ 8 km. Une fois en haut, j’ai eu droit à un petit 5 km de plat, genre pause pour éponger la sueur avant le prochain round. Parce qu’à peine le temps de sécher que la troisième montée débarquait déjà. Et celle-là, même game que la précédente : un autre 7 km à grimper, dans un décor de plus en plus perché. La récompense ? Un sommet pile à 1 400 mètres d’altitude. Mon découpage imaginaire tenait encore la route — même si mes jambes, elles, commençaient à remettre en question mes talents de cartographe mental.

Et là… la descente. La plus belle chose que j’avais vue depuis des jours. Quand une ville prend la peine d’aménager un belvédère à mi-pente, juste pour permettre aux gens de s’arrêter et dire « woah », c’est rarement pour rien. Et effectivement, ce n’était pas pour rien. Devant moi s’ouvrait le sud de la vallée de l’Okanagan. Une carte postale vivante : un petit lac tranquille, des vignobles qui s’étendaient comme une couverture verte sur les collines, des montagnes noircies par le soleil ou le feu (ou les deux), et au fond, le village d’Osoyoos. Un aimant à touristes, certes, mais je comprends pourquoi : c’était splendide. Une vraie peinture.

La descente a duré longtemps, comme si la route elle-même ne voulait pas que je quitte le spectacle trop vite. Elle m’a doucement amené jusqu’au niveau du lac, où j’ai pu observer le va-et-vient estival des visiteurs typiques de la vallée de l’Okanagan : chemises fleuries, sandales en cuir, chapeaux douteux et conversations sur le vin à onze heures du matin. Après avoir flâné un peu parmi la faune locale, j’ai opté pour un classique des grandes expéditions : un 12 pouces de chez Subway. Une pause sandwich stratégique avant d’affronter ce qui m’attendait juste après… la quatrième montée. Parce que bien sûr, le menu du jour n’était pas encore terminé.

Un truc qui m’a vraiment frappé dans ce coin-là, c’est à quel point c’est sec. Pas juste un petit “il fait chaud et y’a pas eu de pluie cette semaine” — non, un vrai désert, façon ouest américain, mais en version canadienne. Mis à part le fond de la vallée, qui semble sous perfusion d’irrigation 24/7, tout le reste est cramé. Les pentes des montagnes alentour sont chauves. Rien ne pousse, sauf quelques plantes bizarres, version blindée de la nature, avec une carapace de cellules tellement épaisse qu’on dirait qu’elles ont été conçues en laboratoire pour survivre à une guerre nucléaire. Ce sont littéralement des plantes post-apocalyptiques. Le genre de verdure qui regarde un 40 °C à l’ombre en disant “bring it on”. Et le plus surprenant, c’est que ce n’est pas une anomalie locale — c’est normal ici. Ça donne l’impression qu’il pleut une fois toutes les quatre semaines, et encore, seulement si les nuages se perdent.

J’ai entamé la dernière montée de la journée. C’était la plus longue, mais curieusement, un peu moins épique que les précédentes. Bref, je montais, concentré, quand quelque chose est venu me frapper mentalement de plein fouet. À gauche, la route. À droite, un terrain sec et en pente, genre éboulement rocheux parsemé de végétation déprimée, de roches et de sable. Et là, j’entends… des sprinklers. Le bruit caractéristique : toc, toc, toc, puis tic, tic, tic, rapide et régulier. J’ai cherché des yeux un jardin, une maison, une trace de civilisation quelconque. Rien. Le vide. Puis, un peu plus loin, encore ce bruit. Même motif, même fréquence. Je continue, intrigué.Je décide de faire une petite pause Gatorade. Et là, pendant que je bois, j’entends à nouveau les sprinklers… juste à côté de moi. Trop proches. Et soudain, comme un claquement dans le cerveau : ce ne sont pas des sprinklers. Ce sont des serpents à sonnettes. Des crottales. Les vrais. Ceux qui t’avertissent poliment avant de te faire regretter ton choix de sport. Je n’en ai pas vu, mais j’ai vu leurs trous. Et il y en avait partout. L’endroit grouillait littéralement de serpents en embuscade, et moi je buvais mon Gatorade comme si de rien n’était. Autant dire que j’ai resserré le bouchon pas mal vite. J’ai enfourché mon vélo avec un regain d’énergie inattendu. Et tout au long de la montée, j’ai continué à entendre ces faux sprinklers un peu partout. Une ascension dans une sorte de concert de cliquetis venimeux. Disons que ça ajoutait un niveau de tension… et que ça m’a confirmé une chose : ce coin-là, c’est vraiment pas fait pour pique-niquer.

C’est à peu près à mi-chemin de cette dernière montée que la nature a décidé de me faire un doigt d’honneur bien senti. Un gros “fuck you” climatique, livré avec panache. Parce que surprise : des orages. J’ai vu le rideau d’eau s’approcher, lentement mais sûrement, comme une armée qu’on ne peut pas arrêter. J’ai serré mon guidon en me disant “non, pas maintenant, pas ici, j’veux pas d’eau dans mes souliers, moi”. Mais la vallée — celle-là même où il ne pleut jamais — a décidé que ce serait aujourd’hui, son baptême. Et c’est comme si le ciel avait vidé toutes ses chaudières d’un coup, sur ma tête. Une averse de fin du monde, dans un décor qui semblait avoir oublié ce que c’était que l’eau liquide. Heureusement, cette fois, il faisait 30°C. Rien à voir avec la dernière saucée que j’avais reçue dans le coin du Duluth, sous un ciel glacial. Là, c’était chaud, moite, presque tropical… mais tout aussi trempant. J’aurais pu m’en passer, évidemment. Ça a duré environ 40 minutes — une éternité humide pendant laquelle j’étais en plein effort, à grimper comme un mulet dopé à la malchance. Les pauses au kilomètre? Moins tentantes quand t’es détrempé, mais je les ai faites quand même, question de ne pas mourir d’épuisement sur le bord d’un précipice. Rendu en haut, j’avais juste une pensée : ma vie, c’est une farce cruelle et détrempée. Et puis est venue la descente. Sauf que là, je me suis mis à réfléchir à des choses qu’on ne veut jamais trop vérifier en conditions réelles : est-ce qu’un vélo peut faire de l’aquaplanage ? Est-ce que je vais glisser comme une savonnette sur une route inondée ? J’avais pas envie de le découvrir. Bonne nouvelle : il semblerait que non mais je n’ai pas l’intention de tester cette théorie une deuxième fois.

Une fois l’orage passé, le ciel a repris sa couleur de carte postale, bleu vif comme si rien ne s’était passé. Moi, j’ai continué ma route… avec des piscines dans les souliers. Tout le reste de mon corps a fini par sécher, merci le soleil, sauf mes pieds, coincés dans ces blocs de plastique étanches qui gardent l’eau comme des tupperwares. Confort absolu. J’ai traversé une succession de paysages franchement réjouissants : des champs de pêches, de cerises, de tout ce qui pousse sous le soleil avec un peu d’amour et d’irrigation. Et surtout, des vignobles à perte de vue, tous plus adorables les uns que les autres. Ça sentait bon, ça brillait, c’était digne d’un montage de film de road trip où tout va bien (sauf les orteils qui font sploush sploush à chaque coup de pédale).

Finalement, je suis arrivé à destination : la petite ville de Keremeos. Trois rues, un nom difficile à prononcer, et une ambiance qui donne envie de parler moins fort. J’étais persuadé d’avoir réservé un hôtel, mais en fait, c’est plus un Airbnb style “petite maison coquette”. Le proprio m’a accueilli à l’arrivée comme si j’étais son neveu perdu. C’est chaleureux, un peu décalé, et étrangement parfait. L’épicerie est juste de l’autre côté de la rue. Pratique quand on porte encore ses souliers moulés façon pâte à gâteau humide. J’y suis allé me chercher un souper, et ensuite, j’ai pu m’installer tranquillement. Pas trop de logistique à gérer, ce qui m’a laissé un peu de lousse pour écrire tout ça, me laver, et me mettre en mode dodo, en prévision de ce que demain décidera de me lancer dans la face.

Demain, cap sur Hope — une ville qui, avec un peu de chance, portera bien son nom. Ce sera l’avant-dernière étape avant l’arrivée à Vancouver, et elle promet d’être costaude : 200 km au programme, avec 2300 mètres d’ascension pour entretenir l’humilité. Le menu du jour, c’est deux grosses montées bien franches, dont une avec des pentes à 12-13 %. Celle-là, elle me fait un peu peur. Je me demande si je vais devoir poser pied à terre et marcher comme un moine pénitent… mais bon, on verra. Peut-être que l’élan du désespoir me poussera jusqu’en haut. Jusqu’au kilomètre 140, ça monte de façon insidieuse — le fameux faux-plat montant qui n’a l’air de rien mais qui gruge ton énergie doucement, sans te donner de raison claire. Tu pédales, t’as l’impression d’être nul, tu regardes ton compteur qui refuse d’afficher des vitesses décentes, et tu te demandes pourquoi t’as les jambes en compote. La réponse : parce que ça grimpe depuis trois heures sans que ça paraisse. Merci, topographie sournoise. Mais à partir du kilomètre 140, c’est censé être plus clément. Soit ça descend, soit c’est plat, jusqu’à la fin. Donc dans mon esprit de cycliste qui a besoin d’encouragements, je me dis que j’ai 200 km à faire, mais “en vrai”, j’en ai juste 160. On s’accroche à ce qu’on peut. Côté météo, j’espère éviter la flotte. À Keremeos, ils annoncent du beau jusqu’à 14 h, ensuite des averses. À Hope, c’est censé être ensoleillé toute la journée. Conclusion : il faut juste que je pédale plus vite que le nuage. Facile. On verra bien ce que ça donne. Allez, bye là!

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