La journée a commencé tout en douceur. À 3 heures du matin, je me suis réveillé de moi-même, frais et dispo. J’avais eu la brillante idée, la veille, de m’acheter une lasagne pour déjeuner. Oui, une lasagne. Pour certains, c’est un souper tardif. Pour moi, c’était un déjeuner à l’italienne. Je l’ai donc réchauffée, savourée devant les petites nouvelles, puis, fidèle à moi-même, j’ai réussi à partir pile à 4h.
En sortant de l’hôtel, je suis tombé sur une petite madame qui semblait ravie de voir une forme de vie humaine à cette heure-là. Elle m’a gentiment proposé de prendre quelques viennoiseries, celles du déjeuner inclus de l’hôtel, même si le service n’était pas encore commencé. Geste simple, mais qui m’a fait chaud au cœur. J’ai accepté avec joie. Je ne saurais pas trop dire ce que c’était, mais c’était mou, sucré, délicieux, et ça a filé direct dans mon sac pour une collation future.
Je me suis engagé sur la route 28, seul au monde, dans un noir absolu à faire pâlir une mine de charbon. La route était complètement déserte, silencieuse, comme si l’univers retenait son souffle. Et puis, doucement, le ciel a commencé à pâlir.

C’est à ce moment-là que le spectacle a commencé. Le soleil s’est levé derrière l’horizon, et ce que j’ai vu… honnêtement, c’était probablement le plus beau lever de soleil que j’ai vu depuis des lustres. J’étais sur le bord du lac Supérieur, mais avec l’étendue d’eau devant moi, j’aurais pu me croire au bord de l’océan. Le ciel s’est mis à exploser en couleurs—des oranges fondus, des mauves fondants, des reflets dorés sur l’eau calme.


Je roulais là, bouche entrouverte, des étoiles dans les yeux, comme un gosse devant un feu d’artifice, à pédaler dans un décor que même les cartes postales n’oseraient pas exagérer.
La température était parfaite : douce, sans vent pour me ralentir, ce qui m’a permis de clencher les kilomètres à un bon rythme, presque sans m’en rendre compte. Cette belle lancée m’a mené jusqu’à la ville de Marquette, où je me suis arrêté pour boire enfin un vrai café, un qui mérite d’être appelé ainsi. Parce que, faut le dire, le café que j’avais bu à l’hôtel, c’était plus un concept de café qu’autre chose. Je l’avais récupéré la veille, mis au frigo, puis réchauffé au micro-ondes... Un genre de soupe tiède au goût de regrets. Alors ce café fraîchement coulé de Marquette, lui, il a fait du bien.
Et il tombait à point : juste après Marquette, m’attendait ce qui allait probablement être la côte la plus intense des dernières semaines. On parlait de près de 300 mètres de dénivelé. Alors je me suis dit qu’un bon petit shot de caféine pour affronter la bête, c’était pas un luxe.
Comme par hasard—parce que l’univers a toujours un sens du timing douteux—c’est pendant que je grimpais la fameuse côte que la température a décidé de monter. Le soleil, jusque-là assez discret, s’est mis à taper. On annonçait pas une canicule officielle, mais une journée bien chargée côté chaleur : 32 degrés avec un ressenti de 34. C'est mieux qu'hier, mais c’est pas une petite brise d’été non plus.
Vers 11 heures, j’ai commencé à remarquer des cumulus qui pointaient leur nez dans le ciel. Des petits, dodus, innocents… mais j’les connais, ceux-là. Quand ils arrivent tôt dans la journée, c’est rarement bon signe. Ils ont tendance à prendre du volume plus vite qu’un égo sur Instagram, et souvent, ça finit en orage.
J’ai poursuivi ma route quand même, en espérant un miracle atmosphérique, mais non—ça a tombé. Et juste au moment où les premières gouttes ont commencé à tomber, comme par enchantement, il y avait là, juste à côté de la route, un chapiteau monté pour je-ne-sais-quel événement. Vide, silencieux, abandonné, mais parfait. Des tables à pique-nique en dessous, un toit au-dessus, et zéro humain pour me demander ce que je faisais là. Je me suis glissé là-dessous juste à temps. L'aversse n’a pas duré plus de cinq minutes, mais c’était du sérieux. Parles moi d'un timing idéal.
La seule petite ombre au tableau, c’est que je n’étais pas exactement seul sous le chapiteau. Non. Il y avait moi… et tous les insectes de la forêt qui avaient eu la même idée. Un véritable congrès entomologique improvisé. Genre : « Ouh, un toit! Restons au sec! Et profitons-en pour aspirer un peu de sang humain pendant qu’on y est! » Une chance que la pluie n’a pas duré trop longtemps, parce que je commençais sérieusement à envisager de fuir sous l’orage.
La pluie a cessé, j’ai sauté sur mon vélo comme si j’échappais à une scène de crime, et je suis reparti. Sauf que ce qui m’attendait dehors, c’était pas la liberté, c’était un sauna en pleine nature. L’humidité était montée en flèche, la chaleur s’était mise à cogner, et le soleil, lui, tapait comme un gorille enragé sur un tambour.
Météomédia m’annonçait un indice UV de 10. Dix! Un genre de « reste chez vous ou meurs croustillant ». C’est rare qu’on voit ça au Québec. Faut croire que le fait d’être en altitude amplifie un peu le tout, parce que ce chiffre-là, c’est du sérieux. Je sais pas trop ce qui était le pire : la chaleur ou la radiation directe, mais j’étais en mode dégoulinant. Je suais comme un dégueulasse, je buvais de l’eau comme un dégueulasse, puis je re-suai, puis je re-buvais, et ça recommençait. Un cycle perpétuel d’évaporation corporelle et d’hydratation désespérée.

Je dois quand même l’avouer : je commence à être pas mal meilleur pour gérer mon hydratation et ma bouffe. Disons que l’expérience forge la personne. Donc, même si les conditions étaient loin d’être idéales, j’ai réussi à éviter la déshydratation. C’était dur, mais gérable avec beaucoup d’eau et un soupçon d’acharnement.
Je m’arrêtais plus souvent qu’à l’habitude, presque tous les 10 ou 15 kilomètres, juste pour me reposer un peu, boire, respirer. Faut dire aussi que le terrain ne me faisait pas de cadeau. Les côtes étaient nombreuses, constantes, pesantes. Et quand je suis finalement arrivé, j’ai jeté un œil à mon Strava. Verdict : c’était officiellement la deuxième journée la plus grimpante de toute ma vie. Et la première c’était... le jour 3 de ce même voyage.
C’est à peu près à ce moment-là que l’incident a surgi. Comme d’habitude, arrivé à la moitié du parcours, j’ai sorti mon téléphone pour réserver mon hôtel du soir. Je l’avais planifié à l’avance : j’avais trouvé un endroit qui m’évitait de pousser jusqu’à la ville de L'Anse. Parce qu’aller à L'Anse, c’était un détour monumental—trente kilomètres vers la ville, puis, le lendemain, trente kilomètres en sens inverse juste pour revenir sur la route principale. Bref, un allongement de 60 kilomètres pour une nuit de sommeil. Non merci.
Mais voilà que j’appelle l’hôtel et… ils sont pleins. Je me fige. « Ah non, c’est pas vrai, je vais pas faire 60 kilomètres pour ça… » J’essaie de ne pas paniquer et je demande à la petite madame au bout du fil si elle connaît un autre endroit, pas trop loin, où je pourrais dormir. Et là, comme une apparition, elle me dit : « Oui, oui, il y a chez Chuck. »
Chez Chuck? C’est qui ça, Chuck? Elle m’explique que c’est le proprio d’un bar à un mille et demi de là. Elle me donne son numéro et me dit qu’il a des chambres. Je l’appelle. Rien. Pas de réponse. Bon. Tant pis. Je remonte sur mon vélo et je pédale encore 25 kilomètres jusqu’à la ville suivante. Puis, je réessaie. Cette fois, ça répond. Un numéro de Chicago. Chuck est confus, bien mêlé de recevoir un appel sorti de nulle part. Je lui explique la situation. Et là, miracle : il me dit que oui, il a une chambre. 84 piastres. Je n’ai qu’à me pointer. Fanny, la serveuse du bar en dessous, est au courant.
Je raccroche, soulagé comme jamais. Parce que j’étais à deux doigts d’abandonner l’idée de me rendre là et de viser un autre hôtel, en raccourcissant d’autant ma journée du lendemain. Mais ça m’aurait forcé à faire 230 kilomètres aujourd’hui, en pleine chaleur suffocante. Non. Ce coup de téléphone, c’était littéralement une bénédiction. Merci Chuck!
Je repars donc, serein, et après une dizaine de kilomètres, je me dis, confiant : « Parfait, il m’en reste juste 40. » Je jette un œil à mon GPS… et là, douche froide. Non, il m’en restait encore 50. C’était pas 50 au total que j’avais à faire, c’était 60 au départ. Petite erreur de calcul. Petite déception.
La chaleur ne me lâchait pas d’une semelle. L’indice UV flottait encore entre 9 et 10, comme s’il tenait absolument à me rappeler que j’étais un petit être fragile exposé à l’univers en fusion. Pour aider, j’étais entré dans ce que je préfère : une forêt nationale. Ce genre d’endroit où il n’y a rien. Rien du tout. Pas d’humains, pas de bâtiments, pas de réseaux cellulaires. Juste des arbres, du silence, et parfois… des surprises.
Et là, à peine entré dans la zone boisée, bim : des ours. Encore! Cette fois, ils ne me barraient pas le chemin comme le dernier. Ils étaient deux, tranquilles, dans une petite rue de gravier qui partait on ne sait où, en mode « vie d’ours pépère ». Ils grignotaient des plantes, se baladaient, semblaient même un peu joueurs. Bref, me voilà rendu à trois ours depuis le début du voyage. Une moyenne d’un ours aux deux jours. Je commence à me dire que je devrais peut-être leur donner des noms.
Juste après les ours sont venus les véritables maîtres des forêts nationales : les mouches à chevreuil. Des mastodontes, grosses comme mon pouce, en mode escadrille organisée. Elles se mettent en meute et me prennent littéralement en chasse. Et bien sûr, elles choisissent toujours le moment parfait pour frapper—mais parfait pour elles. Jamais quand je descends une belle côte à toute allure, avec le vent dans les cheveux et un sourire d’extase. Non, non. C’est toujours pendant une montée interminable, quand je roule à 8 km/h en première vitesse, le dos courbé et les jambes au bord de la rébellion. Là, elles se disent : « Ah, tiens, un humain vulnérable! À l’attaque! »
Heureusement, mes jambes pédalent tellement vite qu’elles ne peuvent pas vraiment s’y poser, et le reste de mon corps est couvert de crème solaire et de sueur, ce qui ne doit pas rendre l’expérience gustative très attrayante. Elles tournent autour, bourdonnent, me harcèlent, mais sans grand succès. Sauf une. En arrivant, j’ai remarqué une traînée de sang sur mon tibia. Petite coulisse discrète mais éloquente. Faut croire qu’il y en a une qui a réussi son attaque furtive sans que je m’en rende compte. Bravo, petite bête.

Je suis finalement arrivé dans la fameuse petite ville où je devais passer la nuit. Et quand je dis « petite ville », je suis généreux. C’est microscopique. Trois maisons, un bar… et c’est à peu près ça. Le bar, d’ailleurs, fait aussi office d’hôtel. Ou du moins, d’endroit avec des chambres au-dessus. J’ai rencontré Fanny, la barmaid, qui m’a encaissé et m’a montré comment accéder à ma chambre.
Et là, j’ai ouvert la porte. « OK… c’est ça. » C’était pas cher, et j’ai eu exactement ce que j’ai payé. Clairement plus un genre de châssis de chasseurs qu’une chambre d’hôtel ou de Airbnb. Une seule pièce, moite, où la chaleur s’était installée comme un vieux locataire qui paye pas son loyer. Il y avait un lavabo dans la salle de bain, format mini : gros comme ma main. Une douche en diagonale qui avait visiblement vu des jours meilleurs. Le plancher grinçait, le bois suintait un peu de sueur, et j’ai tout de suite entrepris une fouille minutieuse des coins du lit à la recherche de punaises. Rien trouvé, heureusement. Petite victoire.

Je suis descendu au bar manger un morceau. Les habitués étaient là, campés comme dans une vieille scène de film, à jaser vaguement en regardant la télé. Moi, j’étais le touriste. Le gars bizarre avec le short trop court et l’air de quelqu’un qui vient de traverser trois dimensions à vélo.
Le menu était limité : hamburger-frites ou frites-hamburger. J’ai pris le classique. Et puis, petite touche d’authenticité locale : entre la bouteille de ketchup et celle de moutarde, une coquerelle me regardait dans les yeux. J’ai calmement déposé la bouteille de moutarde sur elle. Quand la serveuse est venue ramasser les condiments, elle l’a vue, a crié, puis l’a écrasée d’un coup de main sans trop de cérémonie. Tout le monde est retourné à sa bière.
Je n’en ai pas vu d’autres dans ma chambre, mais disons que le joint de la porte laissait passer la lumière du jour… alors j’imagine que d’autres visiteurs nocturnes ne sont pas impossibles. Je peux vivre avec les coquerelles, tant qu’elles restent là. Mais les punaises de lit, ça, c’est un non catégorique. J’espère que ma fouille a été efficace.
En fin de journée, j’étais magané solide. Le genre de fatigue qui te fait marcher croche et oublier ton prénom. Mais après avoir mangé, bu, et pris une bonne douche (dans une salle de bain douteuse, mais fonctionnelle), j’ai commencé à me remettre. Ça allait quand même pas si mal. Demain, j’ai droit à une grasse matinée—je pars vers 8h30. L’objectif, c’est d’arriver le plus tôt possible à l’hôtel à Ironwood. C’est une petite journée en théorie : 107 kilomètres, donc juste assez pour rester honnête. Par contre, côté dénivelé, on parle de 500 mètres et des poussières. Bref, ça va ressembler pas mal à aujourd’hui, sans les extra.
Mais la vraie bonne nouvelle, c’est la météo. Aujourd’hui, j’ai roulé avec le vent dans la face, des rafales à 40 km/h comme si le ciel essayait de me faire reculer. Demain? Zéro vent annoncé. Et au lieu des 34 degrés étouffants d’aujourd’hui avec un humidex qui te donne envie de fondre dans l’asphalte, il fera un modeste 22. Rien que ça me donne envie de danser sur mes pédales. Il va quand même falloir que je me méfie des radiations UV (encore!) et, bien sûr, des insectes. Mais dans l’ensemble, tout indique que ce sera une journée un peu moins pénible. Et ça, ça me donne franchement bon espoir.
