Jour 11 – Le chaos et la destruction

Ce matin, en ouvrant les yeux, j’étais loin de me douter que cette journée, qui s’annonçait longue mais pépère, allait se transformer en véritable concentré d’événements.

J’ai quitté Grand Rapids avec mes nouvelles pédales temporaires. Un peu étranges au début, mais après quelques kilomètres, elles ont fini par se faire oublier. L’idée, c’était de rouler jusqu’à Bemidji pour passer chez Northern Cycle et essayer de trouver des pédales plus proches de celles que j’avais avant.Je suis parti à 4h30 du matin, il faisait noir comme dans un fond de sac et une brume épaisse enveloppait la ville. Ce n'était pas une brume élégante de film romantique, non. Plutôt un brouillard de petits picots d’eau en suspension, collants et sournois. Le genre d'affaire qui mouillait mon sac, mes bras et mon moral… tout était détrempé sans qu’il ne pleuve pour de vrai. C’était franchement désagréable, mais quand même moins pire que la douche de l'autre jour.

Les premiers 25 kilomètres, c’était la sortie de Grand Rapids. Rien de bien palpitant à signaler. De la route, des lampadaires, quelques bungalows encore endormis et moi qui pédale en mode pilote automatique. Au bout de ce tronçon d’asphalte sans histoire, je suis tombé sur un Circle K, ce genre de faux Couche Tard qui vend autant des chips que des hot-dogs vieux de trois jours. J’en ai profité pour faire le plein : Gatorade, sandwich cheap, motivation. Parce qu’après ça, j’entrais dans une zone que j’adore : une forêt nationale. Cette forêt-là, la Chippewa National Forest, c’était une interminable ligne droite de bouleaux en série, aussi excitante qu’un manuel d’instructions pour grille-pain. Pas un lac, pas un animal, pas même un bruit. Juste moi, mon vélo, et l’impression de vivre dans un screensaver mal animé.

J’ai appliqué ma stratégie habituelle de survie mentale : découper le parcours en sections de 15 kilomètres, elles-mêmes divisées en mini-blocs de 5. Une sorte de mille-feuille psychologique. Je me lance dans un 5 km. Pendant quelques instants, je pédale en mode zombie, et quand je regarde mon compteur : 1,3 km de fait. Là, je me dis « yhea, y’en reste moins que 4 », et je continue. Petit à petit, j’arrive à 5. Puis 10. Et soudainement, paf, le 15 est derrière moi. C’est un peu comme si j’essayais de me duper moi-même, avec des encouragements bidon mais efficaces. À chaque 15, petite pause. Puis on recommence. Encore et encore. C’est du tricot mental pour donner un peu de relief à l’un des trajets les plus plate de l’univers connu.

Un jour, j’ai finalement émergé de la Chippewa National Forest et retrouvé un semblant de civilisation en arrivant à Cass Lake. C’était pas exactement Times Square, mais après des heures de forêt copiée-collée, voir une pancarte, un stationnement et une station service, c’était presque émouvant. Il me restait encore un bon 30-35 kilomètres à faire avant d’atteindre le magasin de vélo à Bemidji, et c’est là que mon téléphone a poussé son petit cri aigu de réception de courriel. Par réflexe, j’ai jeté un coup d’œil rapide à la notification. C'était le Cégep m’annonçait que j’obtenais ma permanence. Rien de moins. Ce truc-là, je l’attends depuis genre quinze ans. Et ça tombe maintenant, au fin fond du Minnesota, à côté d’un stationnement de pick-ups et d’un dépanneur qui vend probablement des vers vivants. Je me suis évidemment arrêté pour immortaliser l’endroit. Une photo, clic, juste pour me rappeler que c’est ici, dans cette faille spatio-temporelle improbable, que ma carrière a pris un tournant définitif. Bon, ça n’a pas de lien direct avec le vélo, mais faut avouer que comme moment de synchronicité étrange, ça se place très haut dans le palmarès.

J’ai fini par atteindre le magasin de vélo. L’accueil a été simple, efficace, pas le temps de niaiser : le gars m’a changé les pédales, ça a pris dix minutes, c’était pas trop cher pis j’étais reparti. Pour la première fois depuis quelques jours, je me suis senti en confiance avec ma monture. Un vélo qui répond, qui ne grince pas, qui coopère — ça a presque quelque chose de rassurant, comme si le monde redevenait prévisible. Mais justement, c’est à partir de là que les choses ont commencé à devenir un peu… étranges. Comme si le fait d’avoir réglé mes problèmes techniques ouvrait la porte à des problèmes d’un tout autre genre. Une sorte de contrat implicite avec l’univers : « OK, t’as plus de souci de mécanique, alors tiens, on va t’envoyer autre chose. »

Première chose : j’appelle l’hôtel que j’avais repéré à Fosston, petite ville tranquille où je comptais atterrir pour la nuit. Malgré sa taille respectable et le fait qu’il soit au milieu de nulle part, le gars à la réception m’annonce que c’est plein. Pas une chambre, même pas un coin de tapis à côté de la machine à glace. J’avoue que j’ai eu un petit down. C’était mon plan A, et il était parfait : grosse journée aujourd’hui, petite balade relax demain. J’ai quand même gardé espoir. J’ai appelé d’autres hôtels dans les environs, en élargissant mon cercle comme quand on cherche des Pokémon rares. Mais à chaque fois : complet, complet, complet. C’était devenu un pattern. J’ai d’abord mis ça sur le compte du vendredi soir — genre les gens se tapent une fin de semaine au Motel du coin pour échapper à leur roulotte. Mais plus ça allait, plus ça sentait le louche. Un village de 300 habitants où tous les hôtels sont pleins comme à Vegas pendant le Super Bowl… il se passe clairement quelque chose de weird dans ce lieu.

J’ai tout essayé. J’ai regardé du côté des hôtels plus éloignés : trop loin. J’ai regardé ceux plus proches : y’en avait pas. Un grand vide hôtelier entourait Bemidji comme une bulle de « bonne chance dude ». J’étais donc coincé là, dans cette ville qui, sans le vouloir, venait de transformer ma journée en exercice logistique. Et même là, à Bemidji, les hôtels affichaient des prix complètement déconnectés de la réalité. On parle de tarifs qui ont doublé sans crier gare. Ça sentait l’arnaque ou, au minimum, l’événement local qui fait monter les enchères. J’ai fini par mettre la main sur une chambre au Super 8. Juste assez potable pour que je n’aie pas envie de dormir dans la baignoire. Prix demandé : proche de 300$ canadiens. Pour un lit douteux, un tapis qui sent le Febreze et un déjeuner continental emballé individuellement. Je suis donc monté sur mon vélo pour m’y rendre et c’est là que j’ai compris.

En longeant la voie ferrée en direction de mon hôtel, j’ai remarqué des camions d’émondage en action. Les arbres étaient éclatés de partout, comme si un géant maladroit avait décidé de faire le ménage avec une batte de baseball. Ça coupait, ça ramassait, mais pas avec la précision d’un travail forestier bien planifié — plutôt comme un grand débroussaillage d’urgence. J’ai trouvé ça un peu étrange, mais bon, j’ai pas trop poussé la réflexion. Pour éviter le chaos de la rue commerciale, j’ai bifurqué dans un quartier résidentiel. Et là, j’ai commencé à comprendre que quelque chose clochait pour de vrai. Même dans les rues tranquilles, les arbres étaient arrachés comme des mauvaises herbes. Puis c’est passé à un autre niveau : des maisons éventrées, des toits manquants, des arbres gigantesques tombés en plein milieu des salons, et même des bâtiments qui avaient carrément brûlé. Une ambiance de fin du monde. C’est là que tout a cliqué. Une tornade était nécessairement passée ici pas plus tard qu’il y a quelques jours, peut-être même la veille. Et moi, j’étais en train de pédaler live au milieu du sinistre, comme le touriste mal placé dans un film catastrophe.

J’ai quand même dégainé mon téléphone pour prendre quelques photos en douce. Pas par voyeurisme, mais parce que ce genre de scène, on voit pas tous les jours — des rues entières transformées en champs de bataille végétaux, des maisons amputées, des lampadaires tordus comme des trombones. À travers le ronron des génératrices et des tronçonneuses, l’air sentait encore un peu le bois fraîchement brisé. C’était irréel.

Faites un search de #bemidji sur Facebook pour d'autres images.

Je suis finalement arrivé à l’hôtel, encore un peu sonné par le chaos que je venais de traverser. Le commis à la réception, m’a expliqué le fin fond de l’histoire : ce n’était pas une tornade directement, mais les restes d’un orage monstrueux qui avait formé une tornade meurtrière un peu plus tot. Il y a eu des rafales de vent soutenues à 190 km/h, équivalentes à un ouragan de force 3. La ville s’est faite anéantir comme une maquette de LEGO sous la semelle d’un enfant frustré. Le gouverneur Tim Walz était en ville le jour même, venu constater l’ampleur des dégâts. À la télé locale, y’avait rien d’autre que des images de décombres, d’interviews de sinistrés et de poteaux électriques encore en biais. L’électricité venait à peine de revenir après une semaine complète dans le noir.

Pour la suite des choses, disons que le plan initial a pris le bord assez solidement. Avec toute cette histoire de tornade en sourdine et d’hôtelspleins à craquer, j’ai fini par ne faire que 117 km aujourd’hui. Ce qui, pour un gars qui prévoyait en faire 180, est un problème. Demain, je dois justement faire ces fameux 180 km, mais il annonce de la pluie jusqu’à 7 h. Donc je vais devoir partir plus tard. Ce qui veut dire que je vais arriver plus tard. Et le lendemain, : 190 km au menu, sauf que si j’arrive trop tard la veille, je ne pourrai pas me lever à l’aube comme un motivé. Donc je vais partir tard, et — surprise! — arriver tard aussi. Bref, c’est l’effet domino, version cyclotouriste : un petit grain de sable dans l’engrenage et tout le reste se met à boiter. Tout est décalé, flou et improvisé. Un genre de ballet mal chorégraphié. Mais bon, j’imagine que c’est dans l'air de la ville où je me trouve. Ici, même les arbres sont couchés tout croche.

Ma journée, au départ, elle s’annonçait tranquille, presque plate — une de ces journées qu’on oublie dès qu’on l'a terminées. Une longue ligne droite dans le silence, avec des pédales neuves et de la brume humide pour décor. Mais non. Ça a viré de bord. J’ai roulé tout droit dans un village post-apocalyptique, j’ai assisté en différé à une catastrophe météo, j’ai payé une fortune pour un lit moyen dans une ville ravagée, et j’ai reçu une permanence qui m’a pris 15 ans à décrocher, planté là entre deux maisons éventrées. C’est exactement le genre de journée qu’on n’aurait jamais pu inventer, même en forçant.

7 thoughts on “Jour 11 – Le chaos et la destruction

  1. Ton voyage est rempli d’embûches…me semble que tu pourrais revenir maintenant que tu as ta permanence .

  2. J’avais ajouté un bonhomme sourire qui pleure de rire à la fin du texte (commentaire) mais il n’est pas apparu…Mon commentaire est une joke naturellement. Je continue à te suivre, j’adore.

  3. Félicitation Phil, pour ta permanence. Si ça peut te consoler ça m’a pris 19 ans avant d’avoir la mienne. On est faite fort comme dirais ta mère. Tu as tout mon soutien moral dans ton périple. Je suis épatée par ton endurance et ta persévérance

  4. Félicitations pour ta permanence tant attendue ! Tu fais preuve de patience totale dans plusieurs aspects de ta vie . Keep pedaling!

  5. Salut Phil !
    Tellement méritée ta permanence!! Bravo.
    Je viens d’apprendre pour ton voyage à Tofino. J’embarque dans l’aventure avec toi au jour 11. Profites en ! A+

  6. Bravo pour la permanence, Phil !
    Un petit 15 ans, un peu plus long qu’un morceau de 15 km plein de côtes et d’imprévus, mais le reste de ta route professionnelle sera plus droite et prévisible.
    Bonne chance pour le reste du parcours. C’est bien divertissant de te suivre !

  7. Félicitations pour ta permanence! Dommage que ce soit pas chez nous finalement.
    J’aime beaucoup te lire! Bravo et bonne continuation.
    Hélène de L’Assomption.

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